Marie-Josée Jacobs, Discours à l'occasion de la 37e session de la Conférence de haut niveau sur la sécurité alimentaire mondiale, organisée par l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) à Rome

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,
Chers collègues,

Les questions du genre - l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes - me tiennent tout particulièrement à cœur; elles sont ancrées comme stratégie transversale dans la politique de la Coopération luxembourgeoise.

Je me félicite que les avancées dans ces domaines sont bien réelles et cela dans tous les secteurs, que ce soit dans l’éducation, l’emploi ou la politique. Mais il faut rester vigilant pour s’assurer que ces progrès soient durables et mieux répartis.

Je salue et félicite la FAO d’avoir consacré son rapport sur la Situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture 2010-11 au rôle de la femme dans l’agriculture ainsi qu’aux mesures à prendre pour combler le fossé entre les hommes et les femmes en vue de soutenir le développement durable et équitable.

Il est important d’encourager l’égalité hommes-femmes et de donner aux femmes les moyens pour lutter de façon efficace et durable contre la faim, la malnutrition et la pauvreté extrême.

L'accès des femmes aux services financiers est un facteur clé du succès des stratégies de développement rural. Car malgré leur contribution importante au secteur agricole - 43% de la main d’œuvre y est féminine - le manque d'accès aux services financiers demeure un sérieux obstacle pour l'autonomisation des femmes. Au niveau local et rural, l’esprit de solidarité est souvent encore plus présent que dans les grandes agglomérations, ce qui devrait en principe favoriser la pratique de la microfinance,

La pratique nous a souvent démontré que les femmes sont les clients les plus fiables des institutions de microfinance. La Coopération luxembourgeoise s’efforce de promouvoir des solutions financières innovantes, durables, reproductibles et adaptables à plus grande échelle en mettant l’accent sur les besoins particuliers et points forts des femmes et des filles.

Pour les hommes comme pour les femmes, il est important d’acquérir des capacités de gestion financière minimales ("financial literacy") et d’avoir accès à des services financiers adaptés à leurs besoins. Cela me semble d’autant plus vrai dans le secteur rural où les services des banques traditionnelles ne sont souvent tout simplement pas offerts. Tout le monde n’est pas micro entrepreneur, par contre tout le monde a des besoins pour des services financiers adaptés et de ce fait il faut encourager entre autres les efforts en matière de micro-épargne et de micro-assurance. L'accès des femmes rurales aux services financiers est un facteur clé de succès des stratégies de développement rural et en vue de favoriser leur autonomisation.

Je félicite la FAO pour ce rapport qui démontre qu’éliminer les inégalités d’accès aux ressources et intrants agricoles existant entre hommes et femmes permettrait de réduire de 12 à 17 pour cent le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde - ce qui représente 100 à 150 millions de personnes.

En œuvrant ensemble à tous les niveaux - pouvoirs publics, société civile, secteur privé et particuliers - nous pouvons contribuer à la parité entre femmes et hommes dans le secteur agricole et dans les zones rurales, et également atteindre les objectifs mis en avant dans la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes de 1979.

Mesdames et Messieurs,

Je souhaiterais évoquer ici l’objectif fondamental de notre organisation: l’éradication de la faim dans le monde. Malgré le fait que 18 pour cent de la population des pays en développement sont sous-alimentées, et de l’impact de ce phénomène sur le développement, la sécurité alimentaire ne figure pas au premier plan des préoccupations. Les efforts visant à garantir la sécurité alimentaire manquent de coordination et les ressources affectées à l’agriculture - première source de revenus pour les populations - sont en baisse.

Il faut investir de manière concrète, multifonctionnelle et durable dans l’agriculture des pays en développement en accordant la priorité à la sécurité et à la souveraineté alimentaire en mettant l’accent sur le développement des capacités de production dans les pays en développement. L’Asie de l’Est a notamment su tirer profit de politiques macroéconomiques cohérentes pour passer d’une économie basée sur l’agriculture à une économie plus diversifiée et avancée sans pour autant abandonner son secteur agricole.

Le Luxembourg soutient l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) et de son président Kofi Annan, visant à organiser son financement durable de l’agriculture sur le continent africain en ayant recours à un mécanisme mixte impliquant bailleurs de fonds et investisseurs institutionnels.

Sans avoir la prétention de brosser un tableau complet de la réponse à long terme, je voudrais relever ici dans ce contexte cinq points:

(1) Il faut avant tout investir concrètement dans l’agriculture des pays en développement et ce de manière multifonctionnelle et durable, en accordant une priorité à la sécurité alimentaire et un rôle clé à la biodiversité. L’agriculture doit tout d’abord permettre aux populations rurales de subvenir à leurs propres besoins, elle doit ensuite leur permettre de mettre sur pied une activité génératrice de revenus. Il s’agit de faire revivre l’agriculture là où elle a disparu et de la développer là où elle n’a jamais existé. La production agricole trouve sa place dans tout programme qui vise le développement rural intégré.

(2) Je suis convaincue que chaque continent, chaque région du monde doit avoir le droit d’organiser son agriculture comme il ou elle l’entend dans le respect des droits de sa population. C’est une question de sécurité alimentaire mais c’est aussi une question de souveraineté alimentaire. Cela appelle donc le maintien ou la mise en place d’un certain nombre de mécanismes de régulation, mais si l’on reconnaît à chaque région du monde le droit d’organiser son agriculture selon ses propres règles, ce droit a nécessairement et obligatoirement comme corollaire que cette même région a l’obligation de ne pas désorganiser l’agriculture d’une autre région, d’un autre continent. Concrètement cela signifie qu’il faut s’attaquer aux subventions à l’exportation des pays développés. Celles-ci n’ont guère leur place dans la logique que je viens de décrire et il faut donc les éliminer.

(3) Il nous faut aussi fermement dénoncer la spéculation boursière sur les produits agricoles de base: spéculer sur ces produits - lorsqu’en même temps des milliers de personnes meurent de faim - est clairement inacceptable.

En même temps il faut aller au-delà de la production de matières premières et viser la réalisation de plus-values issues de leur traitement. Trop souvent cette plus-value est réalisée en dehors des pays de production - alors qu’on sait que sa valeur dépasse souvent de beaucoup le prix des matières premières.

(4) Nous devons nous assurer que notre politique en matière de biocarburants n’ait pas des conséquences néfastes sur la production agricole. L’Union européenne a défini des critères de durabilité pour assurer la promotion de biocarburants de deuxième génération et de minimiser le risque qu’il y ait concurrence entre produits agricoles de base et matières premières servant à la production de biocarburants; la Commission européenne examine actuellement l’impact de la législation européenne en la matière. Les résultats de cet examen seront publics et il faudra en tirer toutes les conséquences.

(5) Enfin, il faut rapprocher les enjeux du changement climatique et ceux du développement. Même s’il est évident que les pays en développement et leurs populations ne sont pour ainsi dire pas responsables des causes du changement climatique, il est tout aussi évident qu’ils sont les principales victimes de ce changement climatique. La Coopération luxembourgeoise a ainsi décidé en 2010 d’intégrer de façon systématique dans ses programmes de développement les questions ayant trait au changement climatique.

Je voudrais féliciter la FAO pour l’important effort de réforme qu’elle a entrepris en vue de favoriser le renouveau de l’organisation. J’aimerais exprimer dans cette enceinte le souhait que le suivi de l’Evaluation externe indépendante de la FAO aboutisse à une FAO renouvelée, capable de faire face aux multiples défis posés par tout ce qui touche à l’alimentation et à l’agriculture.

Afin de réaliser ce renouveau, la FAO doit compter sur un leadership fort qui mènera l’organisation à être plus efficace dans ses actions et fera d’elle un partenaire recherché. Que l’occasion me soit ici donnée de faire part à notre Directeur général sortant, M. Jacques Diouf, de notre appréciation pour son action à la tête de la FAO durant les dix-huit années écoulées. Je voudrais féliciter de tout cœur notre nouveau Directeur Général, Monsieur José Graziano da Silva, pour son élection. Je suis convaincue qu’il saura relever ce défi énorme et garder ses équipes motivées afin de mener à bien la mission difficile qui lui a été confiée de poursuivre l’œuvre de notre organisation en faveur de l’éradication de la faim et de la pauvreté.

Je vous remercie de votre attention.