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Jean-Claude Juncker invité de l'Institut d'études européennes de l'ULB: l'Europe recule à chaque fois qu'elle n'avance pas
Sur invitation de l’Institut d’études européennes de l’Université libre de Bruxelles, le Premier ministre Jean-Claude Junker a prononcé le 18 juin 2008 un discours dans le cadre d’une conférence placée sous le thème de "L’Europe qui marche et qui recule".
Quelques jours après le vote négatif de l’Irlande sur le traité de Lisbonne et un jour avant le Conseil européen appelé à analyser les raisons de ce "Non" et à formuler éventuellement des solutions, le titre de cette conférence paraissait particulièrement bien choisi au Premier ministre. "Lorsqu’un pays comme l’Irlande dit Non à un traité qui se voulait refondateur, on a plutôt envie de dire que c’est l’Europe qui recule, puisque l’Europe recule à chaque fois qu’elle n’avance pas, le stand still n’existant pas", a constaté Jean-Claude Juncker.
Le Premier ministre a toutefois mis en garde contre le fait de se laisser attirer "dans les ténèbres de l’insuccès d’un seul jour". Les Européens sont insuffisamment fiers de ce qu’ils ont su accomplir en Europe, a-t-il déploré, pour ensuite énumérer nombre d’arguments que possède l’Europe pour se faire valoir. Parmi ces succès, il y a lieu de citer, selon lui, l’Europe comme havre de paix, l’élargissement en tant que "réconciliation de l’histoire et de la géographie européenne", l’euro, les succès du marché unique européen, ou encore plus récemment les grandes décisions européennes en matière de lutte contre le changement climatique.
Dans le contexte actuel du Non de l’Irlande au traité de Lisbonne, le Premier ministre a statué d’emblée: "Est-ce une catastrophe? - Oui! Sommes-nous en crise? - Oui! En sortirons-nous? - Peut-être!".
Se référant à la situation en 2005, lorsque la France et les Pays-Bas avaient dit Non au traité constitutionnel, le Premier ministre s’est permis une remarque relative à la perception des votes: "Je lis dans les journaux quand 53% des Irlandais disent Non au traité de Lisbonne que les Irlandais disent 'massivement Non' et je constate que lorsque le 10 juillet 2005, après les votes négatifs de la France et des Pays-Bas, le Luxembourg avait dit Oui au traité constitutionnel avec une majorité de 56%, les médias ne parlaient que du «petit Oui luxembourgeois".
Face à la situation actuelle, le Premier ministre a mis en garde contre toute sorte d’insultes qu’il pourrait y avoir contre l’Irlande, déplorant ainsi l’incroyable condescendance avec laquelle l’Irlande se ferait traiter à travers toute l’Europe. "En Europe, il n’y a pas de pays qui valent plus ou moins que d’autres", a mis en exergue Jean-Claude Juncker, tout en rappelant: "Un vote est un vote, un peuple est un peuple et une démocratie est une démocratie". Ceci ne l’a pas empêché de dire que personnellement, il croyait que le vote négatif des Irlandais "traduit une méconnaissance totale de l’Europe" et que les Irlandais se sont "fondamentalement trompés". Or, avant de juger, il faudrait tout d’abord écouter les explications du Premier ministre Brian Cowen au Conseil européen des 19 et 20 juin. Selon Jean-Claude Juncker, ce sont toutefois bien des raisons contradictoires qui auraient amené les Irlandais à voter contre le traité: les uns auraient voté Non par peur du déferlement de l’avortement sur l’Irlande, les autres par peur d’une armée européenne, les uns parce qu’ils souhaitent plus de social et d’autres encore qui voudraient moins de social. Le Premier ministre a toutefois rejeté dans ce contexte l’argument de la difficulté de lisibilité du traité comme raison à l’origine du Non.
Le véritable problème consisterait selon Jean-Claude Juncker dans le fait que dans l’opinion européenne - "l’addition de 27 opinions publiques nationales qui ne communiquent pas entre elles" -, "il y a toujours 50% qui veulent plus d’Europe et 50% qui veulent moins d’Europe". Par conséquent, il faudrait formuler la question de l’Europe d’une façon plus ordonnancée et expliquer à la population les véritables enjeux.
Et pour se rendre compte des véritables enjeux, le Premier ministre a illustré la perte progressive de la "masse critique démographique" de l’Europe et donc sa perte d’influence sur la scène mondiale. Ainsi, si en janvier de l’an 1900, les Européens représentaient encore 20% de la population mondiale, ils ne représentent plus que 11% en l’an 2000, et ne représenteront plus que 7% en 2025 et seulement 4% en 2100. Dans 50 ans il y aurait 500 millions d’Européens, 500 millions de Nord-Américains, face à 8,5 milliards de Non-Européens. "Je ne cite pas ces chiffres pour faire peur, car l’angoisse est toujours une mauvaise conseillère, mais je cite ces chiffres parce que nous devons comprendre que nous devons poser les bonnes questions", a souligné le Premier ministre Juncker dans ce contexte.
"Croyez-vous vraiment que le moment est venu aujourd’hui pour se renationaliser, pour nous diviser à nouveau?", a lancé Jean-Claude Juncker dans ce contexte, déplorant que les Européens avaient toujours tendance à appauvrir et à méconnaître "ce qu’est devenu ce bel édifice européen". Selon Jean-Claude Juncker, il faudra désormais poser les bonnes questions: ce n’est pas le moment pour se micro-régionaliser, mais bien au contraire de jouer le rôle d’une macro-région au niveau planétaire pour maintenir l’influence politique, sociale et économique de l’Union européenne, a rappelé le Premier ministre luxembourgeois en guise de conclusion.