Seul le discours prononcé fait foi
Monsieur le president,
Mesdames et messieurs,
Chers amis,
[…]
Dans son rapport et sa communication sur EMU@10, la Commission européenne constate limpidement, sobrement que: "Dix ans après sa création, l’euro est un succès incontestable". J’aime citer la Commission quand elle ne se trompe pas.
Or, c’est seulement en repassant en revue les antécédents de l’Union économique et monétaire que l’on commence à mesurer toute l’ampleur du succès de la monnaie unique.
En effet, la genèse de l’Union économique et monétaire avec l’impulsion initiale donnée par le Rapport Werner dès 1970, avorté dans la mouvance des crises pétrolières de 1973, en passant par le Serpent monétaire, le Système monétaire européen (SME) et la création de l’ECU en 1979, le Plan Delors de 1989, le Traité de Maastricht de 1992, le "non" danois et le "petit oui" français, sans oublier la crise du SME de 1993, ne fut pas sans heurts.
L’événement le plus marquant sur toute cette période était sans doute la crise monétaire de 1993. Je vous rappelle qu’avec Theo Waigel, nous étions à Bruxelles ce jour-là, nous pensions si nous nous trompions de cible, que la monnaie unique ne verrait pas le jour. Cela fait partie de l’histoire, et ce n’est pas une anecdote, que c’était le chancelier de l’échiquier britannique, Kenneth Clarke, qui a largement sauvé la mise. Il a incité ceux qui voulaient la monnaie unique de ne pas abandonner le projet, parce que sinon le Royaume uni n’aurait jamais la possibilité de rejoindre la zone euro.
[…]
Nombreux furent les détracteurs - que ce soit dans les milieux politiques ou académiques, sans oublier le milieu des banquiers centraux - qui estimaient que l’Union économique et monétaire ne pouvait pas se faire ou ne devait pas se faire et que si elle devait se réaliser malgré tout, que la monnaie unique serait faible et qu’in fine, l’Union économique et monétaire serait vouée à l’échec.
Je profite donc du dixième anniversaire de cet événement phare de l’intégration européenne pour rendre hommage à la vision, à la détermination et à l’engagement européen des pionniers et architectes de l’Union économique et monétaire.
[…]
L’Union européenne a atteint aujourd’hui un stade avancé de l’intégration politique et économique qui sera encore renforcé davantage par l’entrée en vigueur du traité réformateur de Lisbonne.
Le processus d’intégration économique poussé par la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux et la création du marché intérieur est complété par l’Union économique et monétaire qui en est le couronnement.
La création de l’Union économique et monétaire, et l’introduction de l’euro ont réduit les coûts de transaction et augmenté la transparence sur les marchés, contribuant ainsi au développement du commerce international et stimulant la concurrence.
L’euro a accéléré l’intégration des marchés financiers dans l’espace euro et il a encouragé la modernisation du système financier européen. L’Union économique et monétaire s’est dotée d’une autorité monétaire crédible qui assure la stabilité des prix, ainsi que la stabilité du système financier.
Les Etats participants à la zone euro sont priés de mettre en œuvre une politique économique prudente et responsable, visant à atteindre une croissance économique élevée, soutenable et non-inflationniste, un niveau d’emploi élevé, un taux de chômage faible et des finances publiques compatibles avec les exigences du Pacte de stabilité et de croissance. En anéantissant les possibilités de mener des politiques d’appauvrissement du voisin, l’Union économique et monétaire crée des incitations puissantes pour mener des politiques économiques responsables, ajustables et adaptables.
Après des débuts hésitants, incertains, l’euro s’est établi comme une monnaie forte qui est désormais la deuxième monnaie de réserve sur le plan international. Ainsi, l’euro est devenu le symbole économique de l’Europe reconnu et utilisé dans le monde entier.
L’euro est également un important symbole politique de l’intégration européenne qui crée une communauté de destin entre les Etats membres participants et le traité de Lisbonne érige l’euro non pas en symbole mais en objectif de l’Union européenne partagé par tous, y compris par les États membres disposants d’une dérogation.
L’euro est donc un instrument puissant au service de la réalisation de l’ambition européenne d’être un continent de paix, de stabilité et de prospérité. A cet égard, l’euro est donc en effet un succès incontestable - tant du point de vue politique que du point de vue économique!
Or, malgré ces succès incontestables, il faut rester lucide: au cours des dix premières années, l’Union économique et monétaire n’a pas valorisé toutes ses potentialités et tous ses bénéfices n’ont pas toujours été distribués de façon égalitaire.
Il est vrai que la croissance économique que nous connaissance est robuste mais elle est insuffisamment robuste. Le potentiel de croissance est insuffisamment élevé. Oui, il est vrai: le chômage diminue, les taux d’emplois augmentent. Mais il n’est pas acceptable qu’en Europe nous ayons toujours un niveau de non-emploi qui dépasse 7%. Oui, il est vrai que la productivité sur l’ensemble de la zone euro a augmenté, mais elle a insuffisamment augmenté pour faire en sorte que le niveau de vie de tous se soit corrigé vers le haut. Oui, il est vrai que l’inflation pendant un long moment a été maîtrisée, mais les divergences d’inflation que nous observons sur l’ensemble de la zone euro ont entraîné des problèmes de compétitivité dans certains pays. Oui, les finances publiques ont été consolidées, oui, elles ont été assainies, oui, les niveaux des déficits ont baissé pour atteindre un niveau de déficit de 0,6% en 2007 - ce qui est le niveau le moins élevé depuis 25 ans. Mais la dette publique reste tout de même trop importante. Lorsqu’il s’agit de préparer au vieillissement démographique nos sociétés, nous sommes faibles de faire en sorte que le financement de nos systèmes de sécurité sociale soit assuré et garanti.
Confrontés à cet écart entre l’ambition et la réalisation, nous avons répété comme un mantra les exhortations à respecter la discipline budgétaire conformément au Pacte de stabilité et de croissance révisé ou à mettre en œuvre des réformes structurelles conformément à la stratégie de Lisbonne.
Ces exhortations sont certes justifiées, mais j’estime que ces instruments ne pourront déployer entièrement leurs potentialités que s’ils sont encadrés par les institutions appropriées.
Par conséquent, il convient de s’interroger sur la nature des institutions qui vont relever notre capacité d’atteindre les objectifs ambitieux que nous nous sommes fixés et partant de pérenniser le succès de l’Union économique et monétaire.
Le cadre institutionnel de l’Union économique et monétaire est fixé par le traité de Maastricht et la résolution du Conseil européen du 13 décembre 1997 sur la coordination des politiques économiques au cours de la troisième phase de l'Union économique et monétaire.
La résolution du 13 décembre 1997, dont on parle peu, constate que l’Union économique et monétaire renforcera les interdépendances économiques et monétaires entre États membres participants et reconnaît l’existence d’externalités résultant de la mise en œuvre de politiques nationales pour l’évolution économique et monétaire de l’espace euro dans son ensemble. Elle conclut que l’existence de ces interdépendances et externalités nécessite une coopération renforcée entre les politiques économiques des États membres, y compris les politiques budgétaires, les politiques structurelles, les politiques fiscales et le taux de change de l’euro.
Or, le problème de la coordination renforcée des politiques économiques soulève la question des incitations. Dans la théorie des jeux, ce problème est connu sous le nom de "dilemme du prisonnier". En principe, tous les États membres vont bénéficier davantage de la coopération renforcée au sein de l’Union économique et monétaire que s’ils poursuivent uniquement leur intérêt national. Or, si tous les États membres acceptent de coordonner leurs politiques économiques en s’auto-imposant certaines contraintes, il peut exister une incitation pour profiter du "bien public" produit par la coordination renforcée tout en ne respectant pas les contraintes imposées par la coordination. Évidemment, la coopération va se "détricoter", le bien public ne sera pas créé et tous les États membres se retrouvent dans une situation plus défavorable par rapport au scénario coopératif.
Le problème de la coordination des politiques est compliqué davantage par le fait que la capacité - et partant la volonté - de coopérer n’est pas indépendante des circonstances économiques. En effet, lorsqu’on est "in good times" certains objectifs paraissent plus faciles à tenir et la disposition de base à mieux coordonner les politiques s’en trouve renforcée. À l’Eurogroupe, nous avons vécu cela en 2006-2007. Néanmoins, lorsque "the going gets tougher", les États membres peuvent arriver à la conclusion que les coûts de la coopération l’emportent sur les bénéfices. Ceci est d’autant plus probable que les bénéfices se matérialisent en général à moyen et à long terme, tandis que les coûts sont encourus à court terme.
Les bénéfices potentiels d’une meilleure coordination des politiques économiques au sein de l’espace euro sont donc élevés, mais les États membres s’empêchent eux-mêmes de les réaliser pleinement parce que les conséquences d’une participation dans l’Union économique et monétaire ne sont pas encore intégrées entièrement dans les structures décisionnelles nationales.
L’Eurogroupe - que j’ai l’honneur de présider depuis 2005 - est le forum au sein duquel cette coordination renforcée des politiques économiques doit être organisée.
N’oublions pas que l’Eurogroupe est une instance informelle qui n’est pas dotée de pouvoirs décisionnels propres. Par conséquent, l’Eurogroupe exerce des pouvoirs de «soft governance», c'est-à-dire d’une gouvernance basée sur l’argumentation, la persuasion et le support ou la pression des pairs.
Or, nombreux sont ceux qui revendiquent que l’Eurogroupe assume un rôle plus central, plus décisif dans l’architecture de la gouvernance de l’espace euro et d’aucuns parlent même de transformer l’Eurogroupe en "gouvernement économique" de l’espace euro et contrepoids politique à la Banque centrale européenne présumée surpuissante.
Je constate toutefois que les progrès en matière de coordination des politiques économiques ne sont pas empêtrés par un dialogue insuffisant ou inefficace entre l’Eurogroupe et la Banque centrale européenne. J’ai même l’impression qu’aujourd’hui, ce dialogue fonctionne très bien. Par contre, j’ai l’impression qu’un certain déficit persiste en matière d’appropriation nationale de l’ensemble des conséquences économiques et politiques de "living in Euroland".
À cet égard, le programme en trois volets présenté dans la Communication de la Commission européenne représente une avancée que j’appuie résolument. Les propositions de la Commission européenne peuvent être mises en œuvre à l’intérieur du cadre institutionnel des traités existants et du futur traité de Lisbonne et elles s’inscrivent dans la logique de la résolution du Conseil européen du 13 décembre 1997. C’est sage! La Commission est très sage de ne pas perdre du temps pour imaginer un nouveau contexte institutionnel. Par ailleurs, en présentant ce programme politique, dont je la félicite, la Commission européenne et le commissaire Almunia ne réinventent pas la roue. C’est également sage - car ce n’est pas nécessaire de réinventer une roue qui roule!
En effet, je reste convaincu qu’à l’intérieur du cadre institutionnel existant nous disposons sans réserve des instruments de nos ambitions. Mais ce qui nous fait défaut, c’est une ambition à la hauteur de nos instruments.
Or, aussi regrettable que cela soit, ce n’est surtout pas une raison pour baisser les bras. La construction de l’édifice européen est depuis toujours le résultat d’une lutte acharnée entre l’intérêt national à court terme et le bien-être du plus grand nombre à moyen et long terme. Cet antagonisme va persister. Mais le bon sens, c’est-à-dire un goût plus prononcé pour la gestion collective et solidaire de la monnaie unique, finira par s’imposer.
Ainsi, je suis convaincu que la seconde décennie de l’Union économique et monétaire sera la décennie au cours de laquelle, l’espace euro se dotera d’une structure de gouvernance économique dans laquelle la coordination renforcée des politiques économiques sera le réflexe naturel et spontané des États membres qui auront compris que les bénéfices à moyen et long terme l’emportent sur les coûts à court terme. Ce processus a commencé à l’Eurogroupe et il y convergera.
J’en suis convaincu, notamment parce que j’ai eu le privilège de suivre "en direct" l’évolution de l’Eurogroupe depuis ses débuts jusqu’à aujourd’hui. Si parfois les progrès qu’on fait d’une réunion à l’autre peuvent paraître laborieux, à peine perceptibles de temps à autre, l’émancipation de l’Eurogroupe au cours des dix dernières années est tout à fait remarquable pour une instance informelle. Ainsi, l’Eurogroupe avait une influence déterminante sinon exclusive sur la réforme du Pacte de stabilité et de croissance en mars 2005. Il a notamment introduit la procédure de la revue à mi-parcours des politiques budgétaires qui est un exercice de coordination budgétaire ex ante visant à déterminer les bonnes politiques budgétaires appropriées pour l’espace euro et ses États membres.
L’Eurogroupe a aussi graduellement élargi son champ d’activité. Ainsi, les questions budgétaires - qui pendant longtemps était au centre des discussions et des préoccupations de l’Eurogroupe, ont graduellement cédé leur place aux discussions structurelles portant sur l’évolution des prix, l’évolution des salaires, le développement d’une meilleure compétitivité dans l’espace euro, le fonctionnement du marché du travail et de ces institutions, l’intégration des marchés financiers, les mécanismes de transmission de la politique monétaire. L’élaboration de termes de référence ou "common understandings" en matière de politique économique est désormais pratique courante. Même s’il s’agit d’un instrument tout à fait informel et sans valeur contraignante, la solidarité des pairs implique qu’un État membre qui ignore ces recommandations le fait à ses propres risques et périls. Finalement, l’Eurogroupe s’est doté d’une stratégie cohérente et crédible en matière de politique de changes qui est exposée clairement et avec détermination dans les enceintes appropriées.
En matière de représentation externe, l’Eurogroupe a graduellement consolidé et "compacté" sa représentation dans les différentes enceintes. Il a démontré qu’il dispose, s’il le veut, de la capacité de parler d’une seule voix. À terme, l’espace euro - je n’en doute aucunement - sera représenté au Fonds monétaire international par une chaise unique.
J’observe pour le reste que les hommes politiques européens sont tout de même une espèce tout à fait spécifique. Avant que quelqu’un ne devienne ministre des Finances, il plaide pour un siège unique de la zone euro au Fonds monétaire international. Lorsqu’ils sont ministres des Finances, ils ne le disent pas. Lorsqu’ils ont quitté cette fonction, ils se rappellent des bonnes intentions qu’ils avaient avant d’être devenu ministre des Finances. Par conséquent, je ne désespère pas de voir le nombre de ceux qui spontanément qui diraient "oui" à une représentation unique au FMI ira croissant. […] Ce siège unique deviendra la réalité de demain.
J’en suis d’autant plus convaincu que l’histoire de la construction européenne déborde de développements politiques et institutionnels qui a priori semblaient complètement invraisemblables - la création de l’Union économique et monétaire en étant le meilleur exemple.
Oui, l’euro est un succès. Oui, nous pourrons en être fiers et nous devrions en être fiers. L’euro est la preuve parfaite que l’Europe est capable de grandes réalisations si elle se trouve unie autour d’une grande idée, si elle a un bon plan, si elle respecte la méthode communautaire et l’équilibre institutionnel, et si elle est inspirée par une détermination sans faille, par un courage qui ne s’affaiblit jamais et par la patience qu’il faut.
Oui, si l’Europe a la détermination, le plan, la bonne méthode, le courage et la patience, nous sommes capables de réaliser de belles choses.
[…]
Je vous remercie de votre attention.