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Jean Asselborn, Discours à l'occasion du 10ème session du Conseil des droits de l'homme à Genève
Monsieur le Président,
Madame le Haut-Commissaire,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,
Je m’associe pleinement à l’intervention que vient de faire mon collègue Karel Schwarzenberg au nom de l’Union Européenne.
Nous nous retrouvons ici à Genève à l’occasion du Conseil des droits de l’homme dans un contexte particulier puisque le monde est frappé par une crise financière et économique sans précédent. La plupart des économies des pays développés et des pays en transition sont entrées en récession. Dans les pays en développement, et sous l’effet de la globalisation, l’activité économique connaît un sérieux ralentissement. Le commerce, les investissements, les revenus et les transferts de fonds sont en baisse, souvent dramatique. Le nombre de personnes sans emploi augmente en flèche. Le Bureau International du travail prévoit ainsi entre 210 et 240 millions de chômeurs cette année, soit 50 millions de plus qu’en 2007.
Résultat : la pauvreté que nous avons voulu réduire augmente à nouveau. Selon la Banque Mondiale, 53 millions de personnes risquent, à la suite de cette crise, d’être piégés par le cercle vicieux de la pauvreté. Entre 200 000 et 400 000 enfants pourraient mourir de plus chaque année entre 2009 et 2015.
La session spéciale que ce Conseil a consacrée à cette crise il y a une dizaine de jours a montré que celle-ci est globale, qu’elle affecte tous les pays de la planète, et qu’elle risque sérieusement de bafouer le respect des droits sociaux et économiques pour un nombre incalculable de personnes. Ce sont en particulier leurs droits au travail, à un niveau de vie décent, à l’éducation et à la santé qui se voient sérieusement menacés.
A l’heure actuelle, la dimension de cette crise reste incertaine. Elle s’étend à folle allure, mais malgré cette crise, nous sommes tenus à respecter tous les droits de l’homme. Sachons surtout éviter, de manière résolue, toute vague de discriminations raciales et xénophobes risquant d’affecter en particulier les migrants, les étrangers et les groupes vulnérables de la société.
Dans cette situation, notre capacité à faire preuve de solidarité est mise à l’épreuve, tant au niveau national, régional qu’international. La solution à la crise passe par un renforcement de la coopération internationale et de la gouvernance mondiale. Il importe, en particulier, de maintenir nos stratégies de lutte contre la pauvreté, de poursuivre avec détermination la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement et de pleinement respecter nos engagements en matière d’Aide Publique au développement. Le Luxembourg consacrera cette année près de 0,92 % de son RNB aux pays les plus pauvres.
La crise alimentairemondiale est loin d’être surmontée. Le nombre de personnes souffrant de famine et de malnutrition est passé, selon la FAO, de 840 à 950 millions à la suite de cette crise, alors que, selon les Objectifs du Millénaire, nous devrions réduire de moitié ce nombre d’ici 2015. Cette crise affecte en particulier l’Afrique. Comment renverser cette tendance et assurer le respect du droit à l’alimentation de toutes ces personnes ? Mon Gouvernement a été heureux d’accueillir, en décembre dernier, une session de consultation multipartite sur les défis posés par ‘la révolution verte’ en Afrique, en coopération avec Monsieur Olivier de Schutter, Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation. Cette session a permis de confirmer l’importance de poursuivre les efforts d’investissements dans une agriculture vivrière et familiale, de renforcer la concertation entre tous les acteurs, et de réserver une nouvelle priorité à la dimension écologique de l’agriculture.
Je tiens également à rappeler notre engagement en faveur des droits de la femme, des enfants et des minorités. Il y a un an, je dénonçais à cette tribune le scandale de la mortalité maternelle et de la violation du droit à la santé des femmes, dont plus de 500 000 meurent chaque année des complications au moment de l’accouchement. J’invite ce Conseil à renforcer son action contre cette situation intolérable et à appuyer l’action engagée par l’Organisation Mondiale de la Santé pour réaliser les Objectifs du Millénaire liés à la santé.
Mesdames, Messieurs,
L’élection du Président Obama a suscité un immense espoir non seulement aux Etats-Unis, mais également dans le monde. C’est la première fois dans son histoire que ce pays confie la Présidence suprême à un homme de couleur. Je me félicite, en particulier, de la décision prise, dès les premiers jours, de fermer la base de Guantanamo, et de respecter, de manière stricte, les Conventions de Genève.
La lutte contre le terrorisme est nécessaire, et elle doit être menée dans le respect du droit international humanitaire et des droits de l’homme. Tous les Etats doivent s’engager à bannir pour toujours les pratiques souvent secrètes de torture, de traitements inhumains, de disparitions forcées et de détentions arbitraires.
Plus globalement, le combat contre la torture reste un défi pour notre Conseil. Les travaux du mécanisme d’examen périodique universel le démontrent : dans deux tiers des Etats, la torture et les traitements inhumains sont pratique courante. J’invite ce Conseil à faire appliquer une tolérance zéro à l’égard d’une pratique totalement contraire à la dignité humaine.
Le 2 décembre dernier, le Luxembourg a été soumis à l’Examen Périodique Universel. Il s’est réjoui de la large participation à cet examen et de la manière constructive dont il s’est déroulé. Mon pays est décidé à réserver un suivi attentif et systématique aux recommandations formulées à son encontre.
L’Examen périodique universel constitue une innovation majeure du Conseil. Les travaux menés jusqu’à présent permettent de conclure que, dans l’ensemble, ce mécanisme constitue un progrès réel dans notre dispositif institutionnel. Chaque Etat est appelé à préparer soigneusement son rapport national. Cette préparation doit être le résultat d’une coordination nationale inédite, y compris – et c’est fondamental - en étroite coopération avec la société civile. L’EPU a connu une participation massive et de haut niveau de la part des Etats membres, au point toutefois de devoir apporter certains ajustements pour les sessions à venir.
Le succès durable de ce nouveau mécanisme dépend de deux conditions : le suivi réservé aux recommandations adoptées, et l’acceptation par tous d’un esprit serein, critique et constructif, partant d’une complémentarité réelle entre les organes de Traités et ce mécanisme.
En avril prochain se tiendra ici à Genève, la Conférence de suivi de Durban. La lutte contre le racisme et la discrimination raciale concerne tous les Etats. Nous sommes donc tous invités à contribuer au succès de cette Conférence. Celle-ci doit se concentrer sur une évaluation sans complaisance des progrès réalisés depuis Durban et trouver un accord sur les actions à mener à l’avenir. Nous devons résolument combattre les formes multiples et aggravées de discrimination. Je tiens ici à souligner l’importance des libertés fondamentales pour lutter contre le racisme.
Par ailleurs, je demeure convaincu que l’éducation constitue l’instrument principal pour combattre le cercle vicieux de l’ignorance et de l’intolérance. L’éducation à la paix, à la citoyenneté démocratique et aux droits de l’homme, doit être une préoccupation constante de notre société et contribuer au dialogue et à la tolérance mutuelle de tous. Je me réjouis d’ailleurs de la tenue début avril à Istanbul du deuxième Forum de l’Alliance des civilisations qui contribue elle aussi, et de manière significative et concrète, à construire les ponts entre les sociétés.
Mesdames, Messieurs,
Au Zimbabwe, les droits élémentaires à la santé et à l’alimentation de toute une population sont gravement bafoués. Le nouveau gouvernement doit maintenant mener une action urgente pour faire face à cette crise qui a conduit à un exode massif et à la réapparition d’épidémies contagieuses, comme le choléra, tuant plusieurs milliers de personnes. Il doit de même faire cesser toute violation du droit à la liberté d’association et du droit à la liberté d’expression, tout comme le harcèlement des défenseurs des droits de l’homme. Notre Conseil doit faire preuve de vigilance et suivre de près cette situation.
Le Luxembourg est aussi préoccupé par les graves violations des droits de l’homme au Sri Lanka où, selon le CICR, une catastrophe est en cours. Une fois de plus, c’est la population civile qui en paie le prix fort. Nous déplorons la mort de nombreuses victimes et le déplacement de dizaine de milliers de personnes. Il est impérieux que les parties au conflit cessent immédiatement les hostilités, mettent fin aux exactions contre les civils, et respectent les dispositions du droit international humanitaire.
J’invite notre Conseil à faire preuve de solidarité vis-à-vis de la population de la République Démocratique du Congo et à renforcer son partenariat avec ce pays. La population souffre notamment de malnutrition et de maladies. L’éducation reste rudimentaire. Certains parlent d’un tsunami social. Les tensions ont conduit à de nouvelles vagues de réfugiés et de personnes déplacées. La violence sexuelle contre les femmes est révoltante et reste massive. La reconstruction pose des défis immenses au gouvernement, y compris sur le plan institutionnel et du fonctionnement de la justice, mais le gouvernement a également la responsabilité de faire cesser ces violations et de mettre en place les mécanismes pour juger les responsables de ces atrocités. L’impunité ne peut être tolérée. Notre Conseil doit suivre de près l’évolution de la situation sur le terrain, comme il l’a fait récemment au travers d’une session spéciale.
Hier, j’ai pris part à Sharm el-Cheikh à la Conférence pour la reconstruction de Gaza. La communauté internationale était représentée par pas moins de 70 pays, y compris les grands acteurs et donateurs multilatéraux. Les nombreux intervenants ont lancé trois messages forts :
- la réconciliation entre les différentes factions palestiniennes est un préalable absolu à toute solution durable au conflit ;
- les pays membres de la Ligue Arabe doivent enfin mettre un terme à leurs divergences et afficher un volontarisme d’action ;
- la sécurité d’Israël ne peut pas être tributaire d’actions militaires.
Tous les participants ont estimé que cette année 2009 présentait une chance à saisir et également une obligation morale pour la communauté internationale : relancer les négociations de paix sur base de plans existants, en réunissant toutes les parties au conflit. Afin de briser la spirale de la violence et du désespoir, de l’extrémisme et du marasme économique, il faut donner une vraie perspective à la population, briser la dynamique négative qui a si longtemps anéanti les rêves et les espoirs de tant de gens. Aider financièrement à la reconstruction de Gaza, c’est aussi donner aux populations si durement affectées l’espoir d’une vie digne et d’un avenir de paix. Nous ne pouvons pas continuer à organiser, de façon récurrente, des conférences internationales qui ne tiennent pas leurs promesses. L’année 2009 devrait constituer un nouveau départ pour la paix durable dans la région.
Je termine en exprimant à Madame Pillay, Haut- Commissaire aux droits de l’Homme, toute ma confiance et tous mes vœux de réussite dans l’exercice de ses hautes fonctions.
Je vous remercie.