Dernière modification le
Jean Asselborn lors de la conférence "Afrique: Terre d'opportunités"
Altesse Royale,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Monsieur le Président de la Communauté de Sant’Egidio,
Madame la Baronne,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
C’est un honneur, mais aussi un plaisir, pour moi de prendre la parole devant cette auguste assemblée. Je tiens à remercier la Communauté de Sant’Egidio, en particulier son Président, Monsieur le Professeur Marco Impagliazzo, d’avoir eu la bonne idée d’organiser, ici à Luxembourg, une conférence sur l’Afrique, continent qui nous est particulièrement cher.
La Communauté de Sant’Egidio et le Luxembourg ont en commun de s’engager activement en faveur de l’Afrique et je suis heureux de constater que nos actions sont complémentaires. La Communauté s’engage depuis longtemps en faveur de la paix en Afrique, notamment en soutenant, de manière discrète mais efficace, les médiations. Et le Luxembourg de son côté entretient des relations d’amitié de longue date avec l’Afrique et s’engage en faveur de ce continent, que ce soit bien entendu en matière de coopération au développement - comme mon collègue, le Ministre Spautz vous en parlera - mais aussi en matière politique, économique et culturelle. La présence de Leurs Altesses Royales, le Grand-Duc Henri et la Grande-Duchesse Maria Teresa – que je tiens à saluer vivement - est d’ailleurs le symbole le plus significatif du fait que le Grand-Duché de Luxembourg attache une importance toute particulière à l’Afrique et à la Communauté de Sant’Egidio.
Mais venons-en au thème de cette conférence : « l’Afrique, terre d’opportunités ». Ce sujet est on ne peut plus actuel, puisque c’est en substance le message qu’a souhaité véhiculer l’Union africaine lors du sommet qui a eu lieu en mai à Addis-Abeba en Ethiopie pour célébrer les 50 ans de son existence. Les discussions, articulées autour du thème « Renaissance de l’Afrique », visaient justement à explorer comment tirer le meilleur parti du potentiel de l’Afrique pour lui permettre de renaître. Parce que s’il y a une chose sur lequel tout le monde est d’accord - à commencer par les Africains eux-mêmes - c’est bien le fait que l’Afrique regorge de potentiel et d’opportunités, mais que malheureusement cela ne se reflète pas suffisamment en termes de développement humain et de croissance. Ce potentiel est tellement vaste qu’il m’est impossible d’en faire une description exhaustive et je vais donc me concentrer sur certains aspects qui me semblent les plus prometteurs et les plus évidents:
- l’immensité du continent africain;
- l’abondance et la diversité de ses ressources naturelles;
- et une croissance économique, qui bien que au-dessous de son potentiel, atteint des niveaux que nous ne connaissons plus.
Mais il serait dommage de réduire les opportunités africaines à des considérations d’ordre économique car le potentiel africain dépasse la sphère économique et financière. Sur un plan culturel par exemple, les trésors africains sont nombreux et font partie intégrante du potentiel de l’Afrique. Rappelons-nous que l’Ethiopie est considérée par beaucoup comme le berceau de l’humanité; et que le continent africain abrite de nombreux biens classés au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO, qu’il s’agisse des pyramides du Caire ou des lieux saints de Tombouctou qui sont malheureusement en danger en raison des évènements récents au Mali. Et n’oublions pas ces nombreux artistes africains qui sont de plus en plus présents sur la scène internationale. Le potentiel africain, loin d’être exclusivement économique, est aussi culturel.
Et surtout, l’Afrique a un atout majeur : sa population, jeune et dynamique. L’Afrique est d’après certains sondages le continent le plus optimiste du monde. Cela peut nous surprendre - ici à Luxembourg et ailleurs en Europe - mais personnellement je ne suis pas surpris. Au cours des dix dernières années, j’ai - en tant que Ministre des Affaires étrangères - effectué des visites de travail dans au moins une vingtaine de pays africains. Et je suis toujours frappé de voir combien les gens y sont accueillants, optimistes et confiants en l’avenir, quand bien même les conditions de vie y sont difficiles. Cette population jeune, dynamique et optimiste est, à n’en pas douter, le potentiel le plus prometteur de l’Afrique qui doit absolument donner les moyens à ses jeunes de réaliser leurs rêves. L’espoir des jeunes générations en l’avenir ne doit pas être déçu. C’est un trésor sur lequel il faut capitaliser.
L’Afrique est bel est bien un continent plein de potentiel. C’est le « continent de l’avenir » pour reprendre une expression consacrée. Et ce potentiel incite à faire preuve d’optimisme vis-à-vis de l’Afrique. Cela étant dit, il faut bien se garder de sombrer dans un optimise naïf, et ce pour au moins trois raisons.
Premièrement, le potentiel de l’Afrique n’est pas nouveau. Il existait depuis longtemps. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la Présidente de la Commission de l’Union africaine, Madame Dlamini Zuma en personne, qui le dit et qui reconnaît que beaucoup reste à faire pour pleinement exploiter le potentiel africain.
Deuxièmement, le potentiel africain, qui est en soi une chance, peut se révéler être à double-tranchant comme nous le montre malheureusement la question des ressources naturelles. Elles sont abondantes en Afrique certes, mais elles font l’objet de toutes les convoitises et trop souvent, au lieu de contribuer au développement d’un pays, elles alimentent des crises, comme c’est le cas dans la région des Grands Lacs, et comme l’illustrent les tristement célèbres diamants du sang.
Et troisièmement, le très grand potentiel africain ne doit pas nous faire oublier que les défis à relever pour le voir se concrétiser sont tout aussi impressionnants, à commencer par les trop nombreuses situations de crises qui secouent le continent africain, qu’elles soient institutionnelles et/ou sécuritaires ou militaires. Mais d’autres défis sont également bien connus, comme celui du manque d’infrastructures, les entraves à la liberté de circulation, le manque d’intégration régionale, ou encore la corruption et le crime organisé, dont notamment le trafic de drogues qui est un véritable fléau pour l’Afrique.
Si le potentiel africain est immense et si les défis pour le concrétiser sont tout aussi immenses, la question se pose alors de savoir comment faire en sorte que ce potentiel se concrétise effectivement? La réponse n’est pas évidente, et elle n’est sûrement pas unique, mais il y a un élément qui me semble particulièrement essentiel, c’est celui de l’engagement politique des dirigeants africains. Je suis convaincu que, pour que l’Afrique réalise son potentiel, il faut une vision politique claire et que le cadre dans lequel le potentiel se réalise soit basé sur des principes et des valeurs que nous connaissons bien et que nous partageons avec l’Afrique, tels que la paix, la sécurité, la démocratie, la bonne gouvernance, l’Etat de droit et de façon générale le respect des Droits de l’Homme.
La démocratie progresse en Afrique, c’est indéniable. J’en veux pour preuve notamment les dernières élections sénégalaises. Mais les contre-exemples sont malheureusement nombreux. Et la paix - notre bien le plus précieux - peine à s’imposer sur le continent africain. Les situations de crise en Afrique sont nombreuses : le Mali, la RDC, la Somalie, la Centrafrique, la Guinée, la Guinée Bissau, Madagascar, pour ne citer que certaines d’entre elles. Si je prends l’exemple du Conseil de sécurité des Nations Unies, plus de la majorité des dossiers qui y sont traités concerne l’Afrique. La paix et la consolidation de la paix sont essentielles pour que l’Afrique réalise son potentiel. Et la Communauté de Sant’ Egidio joue un rôle crucial en mettant au service de l’Afrique ses compétences de médiation. Le Luxembourg, y compris en tant que membre du Conseil de sécurité des Nations Unies, s’engage activement en faveur de la paix en Afrique. Parce qu’une Afrique en paix n’est pas seulement une bonne nouvelle pour l’Afrique mais aussi pour le reste du monde, notamment pour nous Européens.
Au-delà de la paix, c’est aussi la sécurité qu’il convient d’assurer en Afrique pour lui permettre de réaliser son potentiel et de se développer. Permettez-moi de citer ici la célèbre phrase de l’ancien Secrétaire Général des Nations Unies, Kofi Annan, qui a, dès 2005, souligné le fait il n’y a pas de développement sans sécurité, ni de sécurité sans développement. Dans ce contexte, il est essentiel que l’Afrique soit en mesure d’assurer sa propre sécurité, ce qui représente un défi considérable comme en atteste le fait que les coups d’Etats sont en Afrique malheureusement encore très fréquents. Mais la situation évolue positivement et il est désormais clair que l’Union africaine souhaite prendre en charge sa propre sécurité, en mettant notamment en place une force de réaction rapide dont la crise malienne n’a fait que renforcer la pertinence. Et que ce soit de manière préventive ou curative, la réforme du secteur de la sécurité a un rôle-clé à jouer pour permettre à l’Afrique de se développer. Le Luxembourg y a justement apporté sa pierre en aidant financièrement l’Union africaine à développer son propre concept en matière de réforme du secteur de la sécurité. C’est là un élément déterminant que je tiens à souligner : il ne s’agit pas pour nous d’imposer notre modèle – que ce soit en matière de sécurité ou dans les autres domaines. Il s’agit pour l’Afrique de s’approprier les modèles existants en développant ses propres concepts. La volonté de développer "des solutions africaines aux problèmes africains", même si elle fait couler beaucoup d’encre, est une bonne chose. Certes cela prendra du temps, mais c’est in fine ce vers quoi nous devons aider l’Afrique à tendre.
Mais ne vous méprenez pas. En disant qu’il appartient d’abord à l’Afrique et à ses dirigeants de prendre en main le destin de l’Afrique et de tout mettre en oeuvre pour réaliser son potentiel, je ne veux certainement pas dire que nous devons nous contenter d’un rôle de spectateur passif, bien au contraire. Ceci dit, il ne nous appartient pas de dicter un modèle, mais plutôt d’accompagner l’Afrique sur la voie de son propre développement, à son propre rythme, tout en respectant des principes de base fondés sur le respect des droits de l’Homme, de la démocratie et la bonne gouvernance. En substance, c’est un partenariat dont nous avons besoin avec l’Afrique et c’est d’ailleurs ce que nous avons au niveau européen entre l’Europe et l’Afrique depuis 2007. Il s’agit d’un partenariat stratégique, d’égal à égal. Et l’Europe n’est pas la seule à avoir un partenariat avec l’Afrique. La multiplication de ces partenariats entre l’Afrique et des entités tierces vient d’ailleurs confirmer que le potentiel africain est bien connu de tous.
Permettez-moi enfin de souligner la nécessité d’une intégration africaine plus poussée. Ici encore, ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les Africains eux-mêmes qui en sont convaincus. Et c'est d’ailleurs dans cette optique que l’Organisation de l’Unité africaine, ancêtre de l’UA, s’est construite dès 1963 avec le mot d’ordre : Africa must unite. L’intégration se fait à plusieurs niveaux et les défis sont grands mais j’ai confiance que l’Union africaine saura les relever, notamment en améliorant les infrastructures, que ce soit en termes de transport ou de télécommunications. L’intégration africaine est en marche. Mais elle ne se fera pas du jour au lendemain. Et en tant qu’Européens, nous pouvons être fiers de constater que l’Union européenne a d’une certaine manière servi – en partie – de modèle pour construire l’Union africaine et pour poursuivre sur la voie de l’intégration. J’espère sincèrement que la construction africaine permettra, comme c’est le cas au sein de l’Union européenne, d’apporter paix et sécurité au continent africain et ainsi de jeter les bases d’un développement durable et inclusif.
Pour conclure, je crois sincèrement que l’Afrique a toutes les clés en mains pour réaliser ses rêves et atteindre son plein potentiel. Il appartient à ses dirigeants politiques de transformer ses atouts en réussite, en accordant une attention toute particulière aux jeunes et aux femmes. Je peux vous assurer que le Luxembourg compte rester à l’écoute de l’Afrique et ne ménage pas sa peine pour s’engager en faveur de l’Afrique, que ce soit en tant que membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, en tant que membre de l’Union européenne et sur un plan bilatéral également.
Je vous remercie de votre attention.