"Ce n'est pas un sujet médiatique": Romain Schneider au sujet de l'avenir de l'économie solidaire au Luxembourg

Le Quotidien: Il existe de nombreuses définitions de l'économie solidaire. Quelle est la vôtre?

Romain Schneider: J'ai choisi une définition large. D'abord parce qu'une bonne partie des entreprises luxembourgeoises de l'économie solidaire sont des initiatives issues en partie du bénévolat, dont je ne souhaiterais pas limiter la diversité. Puis, une entreprise de l'économie solidaire doit évidemment remplir un certain nombre de conditions. Elle doit offrir des produits et services dans l'intérêt général et ayant un impact sociétal. Les recettes et les éventuels bénéfices créés doivent être déployés dans l'intérêt de la structure en question. Et enfin, les objectifs de l'entreprise, ainsi que tous ses projets, doivent être définis en toute autonomie et dans un processus démocratique.

Le Quotidien: Vous être le premier ministre délégué à l'Économie solidaire au Luxembourg. Les début ont-ils été difficiles?

Romain Schneider: Nous avons pratiquement commencé à partir de zéro. Avant 2009, nous discutions beaucoup des initiatives pour l'emploi ou de structures similaires qui peuvent exister dans le domaine de la famille et de la coopération. Mais à l'heure où il a été question de créer un département ministériel, le défi a été de trouver un terme collectif pouvant englober ces différents types d'initiatives. Au fur et à mesure, le terme d'économie solidaire et sociale" s'est imposé, même si mon département s'appelle "Economie solidaire". Le social couvre en effet tous les services au citoyen qui sont proposés par ces initiatives, tandis que le solidaire représente une pensée, une pensée solidaire qui est inhérente à toutes les structures de ce type.

Le Quotidien: Pourtant, on n'a pas beaucoup entendu parler de votre ministère entre 2009 et aujourd'hui. Pourquoi?

Romain Schneider: L'économie solidaire n'est pas un sujet médiatique. Mais nous avons pourtant beaucoup travaillé ces dernières années. Je me répète: l'économie solidaire était un terrain inconnu au Luxembourg, et pas uniquement chez nous, mais quasiment partout en Europe. Notre seul véritable partenaire est actuellement la France. Et les Français ont fait comme nous: ils ont commencé par une analyse du secteur couvert par l'économie solidaire avant d'en définir les besoins et, enfin, de légiférer. Le Luxembourg dispose désormais d'un plan d'action en matière d'économie solidaire et celui-ci se concrétisera au cours des mois à venir.

Le Quotidien: Comment?

Romain Schneider: Le projet de loi sur le nouveau statut juridique des entreprises de l'économie solidaire sera déposé à la Chambre dans quelques semaines. Début juillet également, l'Uless, l'Union luxembourgeoise des acteurs de l'économie sociale et solidaire, verra le jour. Plusieurs petits projets sont en cours, visant à améliorer la visibilité du secteur, telle une exposition photographique sur l'économie solidaire. Nous soutenons également des projets ciblés par le biais de notre collaboration avec le programme "1,2,3 Go Social", qui accompagne des porteurs de projets d'entreprise à finalité sociale ou solidaire au Luxembourg. Enfin, avec l'Union des entreprises luxembourgeoises, nous avons créé une cellule de médiation pour traiter les cas de concurrence déloyale, qui sont pourtant très rares, aussi parce que nous avons fait le nécessaire en amont.

Le Quotidien: Qu'entendez-vous par des cas de concurrence déloyale?

Romain Schneider: Imaginons un CIGL (NDLR: les centres d'initiative et de gestion locaux, autrefois affiliés au réseau Objectif plein emploi, OPE) qui décrocherait le marché de la mise en peinture d'une façade, aux dépens d'une entreprise de peinture. II s'agirait là d'un cas de concurrence déloyale entre une entreprise de l'économie solidaire et une entreprise classique. Mais notre cellule de médiation n'a pas encore été chargée d'un tel cas. Mais il arrive qu'un paysagiste se plaigne parce qu'une initiative pour l'emploi, ou une coopérative, réalise des travaux que son entreprise aurait pu faire.

Le Quotidien: Que fait la cellule de médiation dans ces cas?

Romain Schneider: Dans le cas du paysagiste, elle peut encourager les deux entreprises à entamer le marché ensemble. Le paysagiste pourrait alors fournir les plantes et un chef d'équipe, alors que l'initiative pour l'emploi fournirait des ouvriers, qui, s'ils font bonne impression, pourraient, dans un deuxième temps, décrocher un emploi auprès du paysagiste. Mais il faut également dire que les travaux réalisés par les initiatives comme les CIGL sont le plus souvent des travaux de niche, qui ne seraient pas faits sans eux. Des travaux qui ont un impact sociétal et que les entreprises "classiques" n'effectuent pas.

Le Quotidien: Selon des estimations, 4 % des entreprises luxembourgeoises œuvrent dans le domaine de l'économie solidaire. Que se cache-t-il derrière ce chiffre?

Romain Schneider: C'est un chiffre minimal, issu d'une étude de l'OCDE. On me reproche en effet souvent de ne pas avoir livré de chiffres détaillés après quatre ans de travail. Mais, pour l'instant, les chiffres ne sont pas primordiaux, puisque nous avons atteint notre premier objectif, celui de définir le périmètre de l'économie solidaire au Luxembourg. Mais ce qui est sûr, c'est que les entreprises de l'économie solidaire ont déjà créé des milliers d'emplois, quand on prend en compte toutes les personnes travaillant dans les initiatives pour emploi ou du type Co-Labor, les ateliers protégés, et les structures comme Help ou Hèllef Doheem. Toutefois, nous venons de charger le Statec d'entamer une étude détaillée sur l'économie solidaire au Luxembourg.

Le Quotidien: Quel rôle l’économie solidaire joue-t-elle en temps de crise?

Romain Schneider: L'étude de l'OCDE a montré que le secteur de l'économie solidaire n'a pas souffert de la crise. Ces emplois ont résisté à la crise. Parce qu'il sont durables et parce qu'ils ne sont pas exposés à la même pression que dans les entreprises commerciales. Dans le même temps, la crise "stimule" en quelque sorte le secteur de l'économie solidaire. Nous avons de plus en plus de chômeurs non qualifiés. Puis, j'estime aussi que la solidarité gagne en importance en temps de crise. Les hommes ont tendance à s'entraider quand les temps sont durs.

Le Quotidien: Revenons sur le nouveau statut juridique. Qu’en est-il?

Romain Schneider: Pour commencer, je tiens à préciser que, dès que le projet sera voté, aucune association ne sera obligée d'opter pour le nouveau statut. Ce que nous proposons, c'est une "société d'intérêt social", une SIS. Cette société doit répondre aux critères de l'économie solidaire, que nous avons abordés au début de notre entretien, pour obtenir son agrément. Mais, ce qui est plus important, c'est que ces futures sociétés commerciales pourront participer à des marchés comme toute autre société. Ce qui nous évitera également le problème de la concurrence déloyale.

Le Quotidien: Qu'avez-vous prévu en matière de financement?

Romain Schneider: Avec la création de ce nouveau statut, nous souhaitons mettre un terme au très fort subventionnement étatique. Nous ne pouvons pas prêcher la durabilité ou encore l'autonomie, et en même temps, empêcher l'autonomie financière des structures de l'économie solidaire. Enfin, ces entreprises sont également des machines de création de véritables emplois, durables, ce qui les distingue par ailleurs des initiatives pour l'emploi. Je ne dis pas que les entreprises concernées ne profiteront plus d'aucune aide financière de l'Etat, mais il faut qu'elles essaient d'obtenir d'autres sources de financement. Des recettes commerciales, d'un côté, recettes donc qui devront exclusivement être déployées dans l'intérêt de l'objectif de l'entreprise. D'un autre côté, nous sommes en train de discuter d'un système d'investissement pour ces SIS. Mais ce volet du futur projet de loi reste à discuter avec le ministère des Finances ainsi qu'avec l'administration des Contributions.

Le Quotidien: On ne vous a pas entendu intervenir lors de la récente dissolution du réseau OPE, ni lors de l'affaire Proactif. Pourquoi?

Romain Schneider: Je ne m'en suis pas mêlé parce que ces dossiers ne relevaient pas de mon ressort ministériel. Qu'il s'agisse de Forum pour l'emploi, du réseau Objectif plein emploi ou de Proactif, tous ces dossiers étaient liés à des problèmes au niveau du financement qui est assuré par le ministère du Travail. Puis, en ce qui concerne le centre de ressources d'OPE, par exemple, il n'était pas considéré comme une structure de l'économie solidaire. Nous étions plutôt en contact avec les CIGL, CIGS (NDLR: centres d'initiative et de gestion sectoriels) et autres centres qui y étaient rattachés et qui seront désormais pris en charge par les communes. Il n'y avait pas de problème à ce niveau-là. Et tant mieux, puisqu'il s'agit là d'acteurs importants de l'économie solidaire. Enfin, il est regrettable que ces initiatives soient apparues sous un mauvais jour. Car c'était apporter de l'eau au moulin de ceux qui estiment que l'économie solidaire va de pair avec la concurrence déloyale.

Le Quotidien: Vous n'avez que deux collaborateurs au sein de votre ministère. N'est-il pas un tigre de papier?

Romain Schneider: J'ai effectivement seulement deux collaborateurs. Mais nous avons réussi à monter un réseau de personnes qui travaillent sur le thème de l'économie solidaire. 11 s'agit d'abord de trois chercheurs du Centre de recherche public Henri-Tudor, puis, l'université du Luxembourg, qui vient de créer une chaire dédiée à l'économie sociale et solidaire, nous soutient également. Je pense que nous sommes, au total, une vingtaine de personnes à nous pencher sur la thématique. Enfin, je suis à la tête de trois ministères, mais c'est à l'Economie solidaire que le contact avec mes collaborateurs est le plus étroit, justement parce qu'on n'est pas nombreux.

Le Quotidien: La composition de votre département changera-t-elle à la prochaine législature?

Romain Schneider: J'estime que l'Economie solidaire doit devenir un service à part entière au sein d'un ministère, comme celui de l'Economie. L'idée serait qu'une personne qui se présente au ministère de l'Economie parce qu'il souhaite monter une entreprise ait le choix entre une structure de l'économie classique et une structure de l'économie solidaire. On pourrait même songer à un futur "ministère de l'Economie et de l'Economie solidaire". C'est d'ailleurs une idée qui plaît également au ministre de l'Economie, Etienne Schneider.

Le Quotidien: Pour finir, un sujet de l'actualité chaude: que pensez-vous du récent accord sur la future politique agricole commune?

Romain Schneider: Ceux qui ont suivi le dossier savent qu'il est complexe et que les négociations étaient dures, puisqu'il fallait trouver un compromis entre le Conseil des ministres, la Commission européenne et le Parlement. Ce qui représentera désormais la plus grande nouveauté, aussi pour les agriculteurs luxembourgeois, ce sera le "verdissement", c'est-à-dire le fait qu'un tiers des subventions seront liées au respect de certaines mesures écologiques. Cinq pour-cent des surfaces devront, par exemple, être déclarées d'intérêt écologique. Mais comme les légumineuses, les accotements et les arbres en font, pour l'instant, partie, les agriculteurs luxembourgeois atteindront ce pourcentage sans problème. Enfin, j'estime que la nouvelle PAC, vaste projet, pourra même encourager davantage les jeunes agriculteurs à poursuivre leur métier. Mais, quoi qu'il en soit, les agriculteurs luxembourgeois seront concernés par les nouvelles mesures au plus tôt en 2015.