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Jean-Claude Juncker au sujet des élections anticipées et des institutions européennes
L’Echo: Depuis la rupture de confiance entre les partenaires gouvernementaux et la crise qui a suivi, les sondages ne sont pas très favorables pour votre parti, le CSV
Jean-Claude Juncker: Je ne crois pas aux sondages, les résultats électoraux divergent trop souvent de ce qu'ils avaient prévu. Pour revenir aux événements qui sont à l'origine de ces élections, oui, qu'il y a eu rupture de confiance entre les partenaires. Mais il ne faut pas utiliser le mot "crise". C'est précisément pour éviter une crise qu'il y a des élections anticipées.
L’Echo: Dont le sort est incertain...
Jean-Claude Juncker: Ce n'est pas ce que tout le monde dit.J'ai entendu dire que les socialistes, les libéraux et les verts se seraient déjà mis d'accord pour former une coalition sans mon parti, même si nous restons la formation politique la plus importante du pays.
Echo: On vous a reproché d'être un peu partout, notamment lorsque vous étiez président de l'Eurogroupe, et donc beaucoup moins au Grand-Duché...
Jean-Claude Juncker: J'étais absent un jour par semaine. Dire que j'étais toujours ailleurs est une description de mon activité qui n'est pas conforme à la réalité.
L’Echo: On dit que vous intéressez beaucoup à la Belgique, que vous suivez de près son actualité.
Jean-Claude Juncker: La Belgique m'est moins étrangère qu'elle ne l'est à de nombreux Belges... Votre pays est le seul en Europe qui fait l'objet de critiques permanentes de la part de ses propres citoyens. À mes yeux, la Belgique est un pays qui présente de grandes qualités, mais les Belges ne le voient pas, semble-t-il.
L’Echo: La Belgique et le Luxembourg sont (avec Chypre) les seuls pays d'Europe qui ont encore une indexation automatique des salaires. En Belgique, on en débat depuis longtemps. Au Grand-Duché, un accord est intervenu.
Jean-Claude Juncker: Il y a plus d'un an déjà. Cet accord ne porte pas sur une suppression, mais sur une modulation de l'indexation. Et il ne vaut que pour 2013 et 2014.11 prévoit que, pendant chacune de ces deux années, si l'inflation devait augmenter au-delà de ce qu'elle est actuellement, une seule tranche indiciaire sera allouée. C'est tout. D'ailleurs aucun grand parti luxembourgeois ne veut aller plus loin.
L’Echo: Le système pourrait-il être prolongé en 2015 et pour les années suivantes?
Jean-Claude Juncker: Il n'est pas question de remettre en cause le principe de l'indexation automatique. Mais de la moduler en temps de crise. Qu'il s'agisse d'une crise économique ou d'une crise budgétaire.
L’Echo: On peut donc parler de crise au Luxembourg?
Jean-Claude Juncker: Oui, bien que beaucoup de mes concitoyens n'en aient pas encore senti l'impact sur leur budget familial. Ils ne sont donc pas conscients de la réalité de cette crise. Pourtant elle est bien là, même si elle est moins perceptible chez nous qu'ailleurs.
L’Echo: Comment se manifeste cette crise?
Jean-Claude Juncker: Notre bien-être est exceptionnel mais fragile. Nous avons atteint, au Luxembourg, la barre des 7% de chômeurs. Encore une fois, il y a pire ailleurs, mais cela entraîne des dépenses qui ont doublé en quelques années. Nous savons que nous devrons augmenter nos taux de TVA, sauf sur les produits de première nécessité. Et nous devons veiller à maintenir un équilibre dans l'activité économique de notre pays. Nous sommes connus pour avoir surtout une économie de services, mais un pays qui n'a pas d'industrie n'est pas un pays.
L’Echo: La priorité à la place financière à Luxembourg, c'est fini?
Jean-Claude Juncker: J'ai été ministre des Finances pendant 20 ans. On m'a toujours prédit la mort subite de la place financière du Luxembourg, surtout en Belgique d'ailleurs. Et voilà, elle est toujours là. Nous avons sauvé deux banques, la Banque générale/Fortis et la BIL, sans aide étrangère. Cette place financière, au vu de la richesse de ses produits, qui s'enrichit de jour en jour, n'est plus une place financière monolithique, ce n'est plus le poids du banking, comme ça a été le cas pendant de très longues années. C'est une place financière diversifiée. Nous sommes le numéro 2 mondial en termes de fonds d'investissement, le numéro1 en Europe.
L’Echo: D'où votre annonce finalement inoffensive de lever le secret bancaire d'ici 2015. C'était le bon moment...
Jean-Claude Juncker: Je n'ai jamais été un chaud partisan du secret bancaire. Pendant de longues années, la place du Luxembourg remplissait un rôle, qui était de devenir, en matière de gestion de fortune privée, une place vers laquelle pouvaient s'orienter les épargnants des autres pays. J'ai toujours été gêné par le fait que ces épargnants n'aimaient pas se soumettre à leur obligation fiscale dans leur pays. J'ai toujours dit, aux responsables des banques luxembourgeoises, qu'un jour il faudrait mettre un terme à cette évolution qui n'a pas servi l'image de marque et la réputation du Grand-Duché. Tout en maintenant le secteur, nous avons mis en place un cortège d'autres spécialités bancaires diversifiées qui nous permettent aujourd'hui de renoncer au secret bancaire sans faire encourir de trop grands risques au marché financier.
L’Echo: Le Luxembourg est visé par une enquête de la Commission européenne, au même titre que l'Irlande et les Pays-Bas, sur sa fiscalité avantageuse pour les entreprises. Êtes-vous à l'aise avec cette enquête?
Jean-Claude Juncker: Je ne me sens nullement offusqué par la décision de la Commission. Elle fait son travail. Il faudra bien qu'avec la globalisation galopante, elle surveille de près les régimes fiscaux et les règles particulières qui peuvent être mises en application. Je suis content que le Luxembourg ne soit pas le seul pays visé. Je sais d'expérience que les Pays-Bas sont autrement plus performants en la matière, Il m'arrive d'accueillir, dans mon bureau, des investisseurs qui m'expliquent que les systèmes irlandais, belges et néerlandais sont plus avantageux que les nôtres et qui me demandent de modifier nos règles. Ce que je ne fais pas, parce que je ne suis pas en faveur du moins disant fiscal. Je suis un peu surpris que la Commission ne cible que trois pays alors que j'aurais voulu que tous les pays de l'Union européenne soient soumis à la même vérification. Sans doute est-ce parce qu’Amsterdam et le Luxembourg sont plus proches de Bruxelles que la City de Londres.. Je lis d'ailleurs toujours ce genre de nouvelles dans le «Financial Times» avant d'être prévenu moi-même... Par ailleurs, la place financière suisse, qui est la première concurrente de celle du Luxembourg, a beaucoup plus de mal à s'accommoder aux exigences des Américains que le Luxembourg.
L’Echo: Selon nos informations, même préparée, l'ouverture du secret bancaire au Luxembourg provoque un certain remous auprès des clients...
Jean-Claude Juncker: D'après ce qu'on me dit, il y a des départs de nombreux petits clients. Ce qui ne manquera de produire certains effets en matière d'emploi. Mais pour le reste, l'activité n'est pas en danger. Le fameux dentiste belge n'est plus au Luxembourg, depuis longtemps.
L’Echo: On voit des signaux positifs de reprise économique, bien que très faibles. Est-ce que vous y croyez?
Jean-Claude Juncker: Sauf en ce qui concerne l'emploi, nous sommes sur la bonne voie mais nous n'avons pas encore dépassé la montagne qui est devant nous. On ne peut pas en tirer la conclusion que sommes arrivés à une période où nous pourrions dire au revoir aux politiques de consolidation budgétaire.
L’Echo: Lors de votre premier débat électoral dimanche dernier, vous avez parlé pour le Luxembourg d'une ((austérité équilibrée». Cet équilibre a-t-il manqué en Europe?
Jean-Claude Juncker: Lorsqu'il s'agit de mon pays, je n'emploie pas le terme «austérité», mais la formule «politique de rigueur». C'est une affaire de dosage. La rigueur vise à consolider sans gêner le cycle conjoncturel, sur un échéancier de temps raisonnable. L'austérité est une rigueur aveugle, alors que la rigueur s'apparente à une austérité éclairée.
L’Echo: On a vu des partis europhobes surgir un peu partout en Europe, et même récemment en Allemagne où le parti AH (Alternative für Deutschland) a réalisé un score de près de 5%. Ne craignez-vous pas une dislocation politique de l'Europe?
Jean-Claude Juncker: C'est un sujet qui m'inquiète beaucoup, ce populisme de droite qui se fait jour dans plusieurs pays, notamment en Europe du Nord, dont on parle très peu chez nous. En Allemagne, c'est différent. Il ne faut pas se laisser induire en erreur par ce résultat de lFT. Ce mouvementa fait une percée, mais c'est un phénomène que l'on peut contenir. Mais il faut tirer les leçons du scrutin allemand. Nous avons un déficit très réel d'explication de toutes les politiques européennes. Nous ne défendons jamais la cause de l'euro, sauf à dire que l'euro est important et que nous en sommes tous bénéficiaires. Imaginez-vous une seule seconde les conséquences si nous avions gardé le système monétaire européen sans introduire la monnaie unique? Au moment de la guerre d'Irak, d’Afghanistan, au moment des attentats aux Etats-Unis, au moment de la crise syrienne, que seraient devenues nos monnaies nationales? Nous aurions vu une montée en flèche du mark allemand. Le franc belgo-luxembourgeois se serait effondré. Vu les événements des dix dernières années, nous aurions assisté à un terrible chaos, à une guerre monétaire intra-européenne.
L’Echo: Aujourd'hui, la campagne électorale est terminée en Allemagne. Le pays a-t-il les coudées plus franches?
Jean-Claude Juncker: Indépendamment de la composition du futur gouvernement allemand, je ne crois pas que nous assisterons à un changement important de l'approche des problèmes de la zone euro. Il y a tout de même en Allemagne un large consensus pour que la solidarité ne puisse avoir lieu que si les plus faibles font preuve de solidité, Je crois que Madame Merkel, comme d'autres, ont mieux compris au cours de l'année écoulée que sans croissance il ne saurait y avoir de sortie de la crise.
L’Echo: La Grèce est en passe de dégager un surplus primaire en 2013, ouvrant la voie à une promesse de considérer une deuxième restructuration de sa dette. Êtes-vous partisan de cette option?
Jean-Claude Juncker: Il y a deux éléments: le rapport de la troïka et l'engagement que nous avons pris d'être prêts à appuyer la Grèce et la stabilité financière au niveau de la zone euro tant que ce serait nécessaire. Je n'entre pas dans un jeu qui consiste à écrire aujourd'hui un scénario dans l'ignorance totale de ce qui va se passer en 2013, 2014 ou 2015, en Grèce et ailleurs. On évoquera un troisième programme grec lorsque nous disposerons de toutes les informations dont nous avons besoin. Dire aux Grecs que quoi qu'il advienne, ils auront une aide, ce n'est pas un bon signal. Dire à nos opinions publiques que quoi qu'il advienne, les Grecs n'auront plus un sou, c'est contre-productif. Il faut savoir silence garder.
L’Echo: Quel risque majeur pourrait torpiller la faible reprise actuelle?
Jean-Claude Juncker: Même s'il y a reprise, pour que la reprise se pérennise, nous devons tous adopter un comportement vertueux. Ne pas compromettre les effets bénéfiques de la reprise en retournant aux politiques qui ont pu en partie expliquer la récession dont nous sortons. Je connais suffisamment bien les opinions publiques dans les différents pays pour savoir que viendra le jour où, la reprise étant là, on nous expliquera qu'on peut un peu relâcher l'effort. On peut peut-être consolider les finances publiques sur un échéancier plus étiré, mais on ne peut pas recommencer à ajouter des déficits aux déficits et de la dette à la dette. Il y a des pays dans la zone euro trop lourdement endettés. Vous en connaissez un... (Rires.)
L’Echo: Que pensez-vous de l'action du gouvernement belge?
Jean-Claude Juncker: Je ne peux m'exprimer que sur un mode laudatif lorsqu'il s'agit du gouvernement belge.
L’Echo: Ah bon?
Jean-Claude Juncker: Oui, parce que je crois que le gouvernement actuel et notamment son Premier ministre font un excellent travail, ne relâchent pas l'effort, malgré les difficultés internes à la Belgique, malgré la composition de la coalition qui peut paraître hétéroclite etvu les problèmes communautaires. Je suis impressionné par la performance de ce gouvernement. Je ne vois pas dans le chef du gouvernement belge un comportement qui ne serait pas vertueux.
L’Echo: Comment jugez-vous le travail de votre successeur à l'Eurogroupe?
Jean-Claude Juncker: Comme je n'avais pas de prédécesseur, je ne vais pas m'exprimer au sujet de mon successeur (rires). Plus sérieusement, je veux dire que c'est un travail des plus ingrats et difficiles. Le président de l'Eurogroupe doit garder le cap, faire en sorte que les politiques décidées soient effectivement appliquées, se doter d'un savoir millimétrique sur tous les pays de la zone euro... C'est un travail de fourmi où l'on ne peut pas briller. On ne peut pas lancer chaque jour des avertissements, parce que cela donnerait l'impression que le désordre est en train de s'installer. Or, le président de l'Eurogroupe est un empêcheur de désordre.
L’Echo: Vous plaidez pour un président de l'Eurogroupe full-time?
Jean-Claude Juncker: Oui. Je plaide depuis trois ans pour transformer le poste de président de l'Eurogroupe en un poste permanent. C'est une tâche qui exige une présence de tous les instants. Mais les autres présidents permanents de l'Union européenne n'aiment pas cette idée.
L’Echo: Quelle est la plus grande injustice qu'on vous ait faite? (Il réfléchit.)
Jean-Claude Juncker: Je trouvais injuste cette critique, largement partagée d'ailleurs par la presse financière européenne, qui consistait à me reprocher de ne pas être suffisamment proactif. Articles tous inspirés par un ami que j'avais à l'Élysée, Monsieur Sarkozy... Moi je suis pour l'action, je suis contre l'activisme.
L’Echo: Est-ce que vous vous voyez occuper un jour un autre poste européen?
Jean-Claude Juncker: Vous demandez cela à quelqu'un qui est en campagne électorale et qui veut redevenir Premier ministre (Rires.) En 2004, j'aurais pu devenir président de la Commission, mais j'avais promis aux électeurs luxembourgeois de ne pas quitter le pays si j'étais confortablement réélu. J'ai été plus que confortablement réélu. J'ai encore été mieux élu en 2009, et donc... Les trains passent mais je ne suis plus sur le quai.