"L'UE néglige les facteurs humains"

Interview de Nicolas Schmit avec Le Jeudi

Interview par Le Jeudi


Le Jeudi: Avec la présidence, quel est votre engagement européen aujourd'hui?

Nicolas Schmit: Je suis occupé par la question. Nous avons eu un Conseil informel très réussi et je poursuis mes efforts pour que l'Europe renforce enfin l'aspect social. Efforts aussi en faveur de l'emploi des jeunes.

Le Jeudi: Plus concrètement?

Nicolas Schmit: D'abord, en octobre, nous tiendrons une réunion au niveau de la zone euro pour le rééquilibrage nécessaire d'une gouvernance économique, financière et sociale. Le rapport des cinq (NDLR: les présidents de la Commission, du Conseil, de l'Eurogroupe, de la BCE et du Parlement) me laisse sur ma faim. Car les propositions sont faibles, classiques, axées sur la réforme du marché du travail, toujours dans un sens très libéral. Au plan social, nous devons aller plus loin. La flexibilisation du marché du travail n'est pas la panacée. Il faut davantage d'investissement sur la formation. Ensuite, sur un volet plus pratique, le social a été négligé dans l'accord passé avec la Grèce. Les réformes voulues doivent être compatibles avec les normes du droit du travail. L'UE doit maintenir la liberté des partenaires sociaux de conclure des conventions collectives. Celles-ci doivent être conservées et ne peuvent être remises en cause. Il n'est pas question de parler d'un triple A social et d'aller à l'encontre des droits sociaux. Enfin, j'ai pris une initiative sur le chômage des jeunes en Europe. Il s'agit aussi de l'Initiative Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) qui vise à un partenariat des acteurs de la formation professionnelle entre l'Europe et le Maghreb. On néglige par trop les facteurs humains et ceux de la formation. Il s'agit d'un investissement dans les personnes. La question du chômage est majeure. Voyez la situation explosive en Tunisie. En tout cas, l'initiative, qui vient d'être lancée, a un large soutien du Conseil, de la BEI et de la Banque mondiale.

Le Jeudi: L'économie sociale entre-t-elle aussi dans les priorités?

Nicolas Schmit: L'économie sociale fera l'objet d'une conférence en décembre. Il faut qu'elle devienne un vrai pilier de l'économie, qu'elle constitue une nouvelle approche pour apporter des remèdes à une économie en crise. N'ajoutons pas de là dette à la dette, comme c'est le cas pour la Grèce actuellement qui se débat dans un marasme dans lequel elle a été plongée. L'économie sociale est une solution parmi d'autres. Je constate avec beaucoup d'inquiétude que l'Europe voit une solution dans la mobilité. Mais on ne redresse pas un pays, une situation économique et sociale difficile en acceptant que les jeunes les mieux qualifiés, les plus innovateurs quittent leur pays en profitant de la mobilité (et je ne remets pas celle-ci en cause). Nous devons offrir d'autres solutions.

Le Jeudi: Quelle piste ouvrez-vous pour améliorer l'emploi des jeunes?

Nicolas Schmit: Ce qui touche à l'économie numérique me tient particulièrement à coeur. Je suis persuadé qu'il s'agit d'une révolution technologique énorme. Elle va transformer le marché du travail, notamment dans les secteurs du service, mais aussi de l'industrie. Il faut en tenir compte lorsque nous débattons de la politique européenne, car la transition va envahir tous les pans de l'économie.

Le Jeudi: Avec le travail de l'Adem, la formation concerne également le Luxembourg au premier plan.

Nicolas Schmit: Tout ce que je dis concerne évidemment aussi le Luxembourg où nous renforçons encore la formation, avec l'Adem et des partenaires issus des mondes financier et de l'artisanat. Ce dernier crée des centres de compétences que nous accompagnons. Pour tout cela, nous avons le soutien du Fonds social européen.

Le Jeudi: En plus de la hausse du PIB, les derniers chiffres du chômage sont-ils vraiment une bonne nouvelle?

Nicolas Schmit: Le chômage semble se tasser. Les derniers chiffres parlent de 6,9%, en fonction des modifications saisonnières. Mais ce tassement (7,2% l'an dernier) reste encore très timide, malgré le grand dynamisme du marché du travail. Le Luxembourg exerce toujours un grand attrait dans la Grande Région et dans des régions plus éloignées. A titre de comparaison, en Grèce, le taux de chômage des jeunes atteint 60%. Ici aussi, les moins qualifiés en souffrent le plus. Au Luxembourg, le taux de chômage augmente parmi les étudiants sortis de l'enseignement secondaire. Raison pour laquelle il s'agit d'offrir des formations complémentaires courtes pour ce groupe, avec la collaboration des entreprises dans des secteurs qui créent de l'emploi. Le digital, par exemple. Mais je n'oublie pas les seniors. Nous avons un avis du Conseil d'Etat sur notre politique des âges qui doit être introduite dans le code du travail. Tous ces sans-emploi sont en détresse. Nous mettons en oeuvre un plan avec FUEL qui vise à mettre de nombreux seniors au travail.

Le Jeudi: Où en sont les négociations sur l'organisation et le plan d'action national en faveur de l'emploi (loi PAN)?

Nicolas Schmit: En septembre, nous aurons des réunions avec les partenaires sociaux. Je déposerai mes propositions début septembre.

Le Jeudi: Et la sixième semaine de congés souhaitée par l'OGB-L?

Nicolas Schmit: Elle n'entrera pas dans mes propositions. Sur un plan général, je n'en vois pas la possibilité. Mais par le biais des conventions collectives, c'est toujours possible.

Le Jeudi: Qu'avez-vous d'autre en chantier?

Nicolas Schmit: Dès la rentrée, Lydia Mutsch et moi-même présenterons un projet de loi pour l'égalité entre femmes et hommes. Je dois faire adopter un texte, un compromis issu d'une longue négociation, sur la continuation des salaires. Et, pour la fin de l'année, je compte également faire adopter le texte sur la préretraite.

Le Jeudi: Que deviennent les emplois verts?

Nicolas Schmit: En collaboration avec les ministres Dieschbourg et Gira, nous avons de grands projets pour ouvrir ces "emplois verts" dédiés d'abord aux chômeurs éloignés du marché du travail. Les projets touchent au domaine de la construction. Ils intéressent les régions rurales, comme la Moselle, dans les vignobles qui seront aménagés en terrasses. Certains projets concernent également le secteur forestier.

Le Jeudi: Vous croyez encore au plein emploi?

Nicolas Schmit: Oui, j'y crois toujours. Il ne faut pas cesser d'y croire. Mais il n'interviendra pas si nous ne repensons pas l'organisation du travail dans son ensemble, la formation, la sécurisation de l'emploi. Quoi qu'il en soit, il n'interviendra pas avant douze ou quinze ans. Et, méthodiquement, il ne reviendra pas de lui-même. Mais il faut se pencher sur le chômage de longue durée, des jeunes surtout. Une société, sans la mise au travail des jeunes, se ferme énormément de perspectives.