"Cet accord doit à mon avis être ambitieux, équitable et durable"

Interview de Carole Dieschbourg avec l'échos des entreprises

Interview: Échos des entreprises (René Winkin)

Échos des entreprises: Madame la ministre, le sommet sur le changement climatique (COP21) de Paris figure parmi les grands événements marquants pour la Présidence luxembourgeoise durant ce deuxième semestre de l'année. Nous constatons que votre équipe et vous-même investissez beaucoup d'efforts dans la préparation de cet important rendez-vous. Pourriez-vous nous expliquer brièvement le rôle de la Présidence en relation avec Paris 2015 et les moyens que vous vous êtes donnés pour assurer ce rôle?

Carole Dieschbourg: Après l'adoption de l'agenda 2030 sur le développement durable par l'assemblée générale des Nations unies le 25 septembre 2015, la -conférence sur le changement climatique de Paris constitue le 2e événement majeur de l'agenda de l'environnement international. Le gouvernement y représentera avec la Commission européenne l'Union européenne dans les négociations pour l'accord de Paris sur le climat. Cet accord doit à mon avis être ambitieux, équitable et durable. Pour y arriver nous avons renforcé de façon temporaire notre équipe tant avec des experts confirmés qu'avec des jeunes universitaires au département de l'Environnement du ministère et à la Représentation permanente du Luxembourg auprès de I'UE à Bruxelles. Même si la plus grande partie des négociations concerne des sujets relevant de mon domaine de compétences, un échange étroit a lieu entre les équipes du département de l'Environnement avec les experts en matière du financement climatique du ministère des Finances et ceux du ministère des Affaires étrangères et européennes où l'ambassadeur itinérant sur les changements climatiques coordonne l'échange avec les Etats hors de l'Union européenne ensemble avec la Direction de la coopération au développement.

Échos des entreprises: Comment vivez-vous l'implication du monde économique, en général et de l'industrie, en particulier? Les entreprises peuvent-elles contribuer au succès de Paris?

Carole Dieschbourg: Lors de la COP21 qui a eu lieu début décembre 2014 à Lima (Pérou), l'Agenda des solutions a été mis en place conjointement par les Présidences péruvienne et française en vue de faciliter à la société civile, notamment aux ONG environnementales et aux entreprises le changement de paradigme porté par une vision à long terme d'une société et d'une économie mondiales climatiquement neutres et résistant au changement climatique. Dans ce contexte, j'ai participé activement aux "Business Climate Dialogue" sur invitation des ministres Laurent Fabius et Ségolène Royal. Lors de ces dialogues, un échange étroit et très constructif a eu lieu entre des politiciens et des représentants d'entreprise de tous les secteurs. Je suis convaincue que ces échanges sont tout aussi importants que les négociations. Le processus dans lequel s'inscrit la COP21 fera appel à une mobilisation de tous également du secteur privé, du monde des entreprises. Cette mobilisation est à double ressort; il y a des défis mais - et ceci me semble beaucoup plus important il y a des chances et opportunités énormes si nous accélérons la transition vers une économie à bas carbone. Il nous faut des entreprises respectueuses des normes environnementales, tout comme il nous faudra - ici vous êtes directement concernés - des entreprises innovantes qui apporteront et commercialiseront les technologies écologiques dont on a besoin aujourd'hui et demain.

Échos des entreprises: En octobre dernier, le Conseil européen a fixé les objectifs climatiques européens pour 2030. L'engagement de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40% est souvent présenté comme un engagement minimal qui pourrait être renforcé en cas d'accord international. Quelles seraient, selon vous, les conditions qui devraient être remplies sur le plan international avant d'envisager un renforcement du paquet 2030 de l'Union européenne, sachant qu'une telle décision présuppose un consensus entre les 28 Etats membres?

Carole Dieschbourg: Le Conseil européen a approuvé un objectif contraignant consistant à réduire les émissions de gaz à effet de serre dans l'UE d'au moins 40% d'ici 2030 par rapport aux niveaux de 1990. Le 18 septembre 2015, les ministres de l'Environnement ont accordé un mandat à la Présidence luxembourgeoise et au Commissaire européen pour les négociations à Paris. Dans ce mandat, l'Europe s'engage pour une trajectoire vers la neutralité climatique et la résistance au changement climatique: les ministres ont rappelé l'objectif de contenir l'augmentation globale de la température en dessous de 2°C et se sont mis d'accord sur la vision à moyen et long terme: il faudra faire en sorte que les émissions mondiales de gaz à effet de serre atteignent leur point culminant au plus tard en 2020, soient réduites d'ici 2050 d'au moins 50% par rapport à leurs niveaux de 1990 et soient enfin ramenées à un niveau proche de zéro ou inférieur en 2100. Cet objectif à long terme devrait permettre de donner la nécessaire prévisibilité dont les entreprises ont besoin pour fixer leurs stratégies de production et de commercialisation. Pour que l'accord de Paris soit crédible, l'Union européenne est d'avis qu'il est essentiel qu'il soit assorti de règles claires en vue d'assurer la transparence du processus. Et parce qu'il n'est pas acquis que les contributions cumulées de l'ensemble des parties soient d'emblée suffisantes pour atteindre l'objectif nécessaire, il faut que cet accord soit aussi dynamique. C'est-à-dire que les parties devront revoir, de façon cyclique (tous les 5 ans), à la hausse leurs ambitions, notamment pour tenir compte des avancées technologiques. Ce "mécanisme d'ambition" permettra également à l'Union européenne de renforcer ses engagements.

Échos des entreprises: Comment jugez-vous les chances d'aboutir sur un accord climatique substantiel et contraignant?

Carole Dieschbourg: Au niveau mondial, ce sont à ce jour 146 parties au processus de la COP2I qui ont déjà soumis leur contribution de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ces parties représentent +/- 85% des émissions globales de gaz à effet de serre. Rappelons que dans le précédent accord de réduction, le protocole de Kyoto, seules 39 parties étaient astreintes à un objectif de réduction et que l'objectif qui y était visé était celui d'une réduction de +/- 15% des émissions globales. Ceci constitue à mon avis déjà un succès en soi. Depuis le début de la Présidence luxembourgeoise, j'ai eu l'occasion d'être invitée à plusieurs événements ministériels au niveau mondial pour y représenter l'Union européenne. Les échanges entre ministres y sont marqués par une volonté politique commune de faire de Paris une réussite. S'y ajoute le nouveau texte de négociation pour l'accord de Paris qui a été publié le 5 octobre et qui est à mon avis à première vue non seulement concis et structuré mais me semble également être une bonne base de négociation. Ce texte reprend en grande partie les demandes de I'UE. J'espère que les grands éléments de ce texte pourront être acceptés par la plupart des parties lors des négociations, mais ce ne sera pas forcément une partie gagnée d'avance.

Échos des entreprises: Selon les déclarations de nombreux responsables politiques, nous constatons que l'optimisme est de mise. Néanmoins, on ne peut pas exclure un scénario, certes non -souhaitable, où d'autres espaces économiques importants ne suivraient pas l'exemple européen et refuseraient des engagements fermes de réduction des émissions de CO2. Dans un tel cas de figure, comment l'Union européenne devrait-elle agir pour imposer l'innovation et le progrès technologique comme moteurs de sa politique climatique face au risque d'externalisation d'activités intensives en émissions?

Carole Dieschbourg: Je ne crois pas que nous nous situons dans cette logique. Le défi est de démontrer les opportunités que nous offre une économie durable et climatiquement neutre et résiliente au» changements climatiques. Le changement climatique est indéniable et il comporte des opportunités: il sera le catalyseur de la révolution douce de l'économie. Accélérer la transition énergétique et économique nous permettra de redevenir plus compétitif et leader dans l'innovation et de sauvegarder le bien-être et un bon environnement avec des conditions stables pour les générations à venir. Par ailleurs, les marchés de carbone sont en plein essor, comme l'a montré d'un côté le rapport récent de la Banque mondiale sur l'état et les tendances du marché du carbone, mais surtout la déclaration faite par la Chine de mettre en place un tel marché. Il faut aussi rappeler que beaucoup d'entreprises intègrent déjà le risque financier et économique du changement climatique dans leurs stratégies et sont conscientes de la valeur commerciale potentielle que pourrait générer une économie plus durable et résistante à ce phénomène. Lors de mes nombreuses conversations avec des représentants du monde des affaires au niveau européen et mondial, j'ai ressenti une motivation et une dynamique indéniables d'agir contre le changement climatique. Contenir l'augmentation de la température globale en deçà de deux degrés ne doit donc pas être perçu comme une menace pour l'industrie ni comme un frein au développement économique. Au contraire, cet objectif doit accélérer le développement de technologies propres et une diversification de nos économies, tant dans le domaine industriel que dans celui des services. L'Europe, et le Luxembourg en particulier, fort de son tissu de PME qui investissent ces nouveaux champs de l'innovation a, j'en suis persuadée, les moyens de s'imposer comme un leader mondial. Les initiatives sont nombreuses en la matière. On pourrait citer ici les nombreuses éco-entreprises luxembourgeoises qui interviennent déjà aujourd'hui dans des secteurs aussi divers que le traitement des déchets, l'eau, l'air, les sols pollués, le bruit, les énergies renouvelables, l'efficacité énergétique, les bâtiments à faible impact environnemental, dont quelques-unes qui sont devenues des leaders européens et même mondiaux. Dans cette perspective, les gouvernements ont aussi un rôle-clef à jouer: c'est à eux qu'il revient de créer et de soutenir un environnement favorable pour l'innovation et le développement des technologies propres qui irrigueront demain tous les secteurs de l'économie. Dans cet esprit, nous travaillons aussi étroitement avec le ministère de l'Economie qui prévoit aussi des aides ciblées dans le domaine de l'éco-innovation dans le cadre de la réforme de trois régimes d'aide en faveur des entreprises et qui soutient avec nous l'économie circulaire. Aux côtés de l'autorité nationale, il est essentiel que les collectivités locales - régions, villes et communes - adhèrent et s'impliquent à leur tour dans ce nouvel accord. Tel est par ailleurs, l'objectif du pacte climat auquel participent à ce stade presque toutes les communes luxembourgeoises et qui sera aussi orienté vers les entreprises. Les acteurs régionaux jouent un rôle moteur dans la mise en oeuvre et le déploiement des technologies propres dans des domaines aussi importants que l'habitat, la construction ou la mobilité.

Échos des entreprises: Le 15 juillet dernier, la Commission européenne a présenté ses propositions de réforme du système européen de négoce de quotas (ETS). Le Conseil et le Parlement européen entameront sous peu leurs travaux législatifs y relatifs. Quel message donnezvous aux industriels concernés par cette législation? Quelles sont leurs opportunités, quels sont les défis? Pouvez-vous rassurer les décideurs au sein du monde des entreprises, dont les projets d'investissement seront directement influencés par le cadre réglementaire projeté pour 2030 et au-delà?

Carole Dieschbourg: Le système d'échange de quotas d'émission (SEOE ou UE-ETS, emission trading scheme) est la pierre angulaire de la politique climatique européenne qui s'adresse aux grands émetteurs industriels. La réforme en cours cherche à optimiser le fonctionnement du système européen de négoce de quotas d'émission tout en tenant compte des engagements pris par les chefs d'Etat et de gouvernement lors du Conseil européen d'octobre 2014 en matière de réduction des gaz à effet de serre. Le rehaussement du niveau d'ambition, dont je me réjouis, à savoir 43% de réduction d'émissions de gaz à effet de serre comparé au niveau de 2005, demande évidemment davantage d'efforts des secteurs industriels sous le chapeau du SEQE. Les industries les plus innovatrices et à la pointe du développement technologique auront un avantage compétitif significatif par rapport aux industries qui restent sur leurs modes de production vétustes. Nous sommes en train de concevoir aujourd'hui le cadre de l'ETS applicable jusque 2030. Les industries qui s'implantent ou qui continuent à produire en Europe bénéficient ainsi d'une sécurité de planification accompagnée d'une stabilité politique sans équivalent dans le monde.

Échos des entreprises: Madame la ministre, nous vous remercions beaucoup pour vos réponses et nous espérons avec vous que la COP21 à Paris deviendra un succès.

Membre du gouvernement

DIESCHBOURG Carole

Organisation

Ministère du Développement durable et des Infrastructures

Date de l'événement

12.11.2015

Type(s)

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