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"Pour rendre la voiture électrique accessible à tous, nous allons introduire un leasing social"
Interview avec Serge Wilmes dans VirguleInterview : Virgule (Laura Bannier et Julien Carette)
Virgule: On a parfois le sentiment que, malgré l'aggravation du changement climatique, l'écologie et la lutte contre le réchauffement climatique occupent aujourd'hui moins d'espace dans le débat public qu'il y a quelques années. D'autres sujets - à l'image de la défense ou d'un grand nombre d'annonces faites par Donald Trump depuis un an - semblent passer devant. Est-ce devenu plus compliqué d'être ministre de l'Environnement dans un tel contexte?
Serge Wilmes: Selon moi, c'est devenu encore plus essentiel, mais aussi plus exigeant. Quand on regarde les données officielles - aussi bien européennes que luxembourgeoises — l'intérêt de la population pour les questions climatiques reste extrêmement élevé. Un sondage, mené récemment sur le plan national par l'Observatoire de la politique climatique, montrait que 88% des adultes et 78% des jeunes considèrent le changement climatique comme une préoccupation importante.
C'est une très bonne nouvelle: une écrasante majorité de la population a donc intégré la réalité scientifique du changement climatique et reste mobilisée pour lutter contre. Mais aussi participer à la transition écologique au quotidien. Le succès que rencontrent les aides "klimabonus wunnen" et "mobiliteit", mis en place afin de soutenir cette dernière, le prouve. Je vois cela comme un encouragement à continuer dans cette voie. Il ne faut pas confondre bruit médiatique et réalité sociale...
Virgule: La première puissance mondiale est aujourd'hui dirigée par un climatosceptique assumé. Quand Donald Trump tape du poing sur la table, beaucoup semblent hésiter à s'opposer... Comment continuer à avancer dans cette lutte quand les vents contraires internationaux sont si forts?
Serge Wilmes: Nous, nous suivons la science. C'est notre boussole. Après, oui, on peut déplorer que la Maison‑Blanche, elle, ne l'écoute plus, mais cela ne signifie pas que toute l'Amérique est climatosceptique. Plusieurs États fédérés, comme la Californie, mais aussi des entreprises, des villes... continuent d'investir massivement dans la transition énergétique. C'est aussi une réalité, même si la propagande actuelle tente de le cacher. Et puis l'Union européenne reste solide. Même un gouvernement sceptique comme celui de Viktor Orbán, par exemple, n'a pas pu empêcher l'adoption de la trajectoire climatique vers la neutralité carbone en 2050. Nous avons désormais des étapes claires: -55 % en 2030, -90 % en 2040 et neutralité en 2050.
La majorité de l'Union européenne garde donc un cap ambitieux et continue de croire dans un futur durable. C'est un signal fort. Nous avons d'ailleurs attiré en Europe, et notamment au sein de notre université au Luxembourg, des scientifiques basés précédemment aux États-Unis et qui ne percevaient plus de financement sous l'administration actuelle. Vous savez, l'écologie, si on la concilie avec l'économie et une transition juste, est la croissance de demain. La prospérité de notre avenir!
Virgule: Biodiversité Pourtant, certains pans du "Green Deal", le grand pacte vert européen, ont été revus à la baisse ces derniers mois. Cela a souvent été perçu comme un détricotage, soutenu notamment par le PPE - la famille politique du CSV au niveau européen - en association avec des groupes nationalistes et souverainistes... Comment le justifiez-vous?
Serge Wilmes: Étant membre du gouvernement luxembourgeois et non parlementaire européen, c'est compliqué pour moi de commenter l'association que vous évoquez... Ce que je peux dire, par contre, c'est qu'il faut distinguer dérégulation et simplification. Le "Green Deal" lancé par la Commission von der Leyen I remonte à six ou sept ans. Il a donc été conçu dans un contexte très différent de celui d'aujourd'hui. Et, en avançant, nous avons constaté que certaines mesures doivent être rééquilibrées. Non pas pour en affaiblir les objectifs, mais pour garantir qu'elles puissent être mises en oeuvre et être portées par nos citoyens.
Je vous donne un exemple concret: le règlement européen contre la déforestation. Le Luxembourg mène déjà une politique ambitieuse en la matière et ne connaît aucun phénomène de déforestation, nos forêts étant strictement protégées par la loi sur les forêts et celle concernant la protection de la nature et des ressources naturelles. Pourtant, le nouveau règlement imposerait des exigences administratives supplémentaires - en termes de rapports, contrôles, de-, lesquelles nous obligeraient à embaucher trois personnes auprès des services de l'Administration de la nature et des forêts afin d'assurer le suivi. Et ceci, sans bénéfice réel pour la protection de nos forêts. Dans un cas comme celui-là, il faut une certaine flexibilité et savoir simplifier les règles pour le bien de tous.
Virgule: La part de l'environnement dans le budget 2026 de l'État luxembourgeois reste conséquente. Mais ne risque-t-elle pas d'être réduite en raison, par exemple, du déchet fiscal qui s'annonce avec la réforme fiscale ou l'augmentation annoncée du budget de la défense?
Serge Wilmes: Non. L'écologie et la transition écologique sont des priorités pour ce gouvernement. Nous percevons d'ailleurs les subsides proposés aux citoyens comme des investissements et non de simples dépenses. Car ils permettront au Luxembourg de devenir plus indépendant énergétiquement, ce qui n'a jamais été le cas dans l'histoire du pays.
Et puis, ces investissements génèrent aussi des recettes: TVA, impôts, activité économique….. Comme c'est le cas, par exemple, des subsides que nous offrons pour l'achat d'un véhicule électrique. Des recettes que nous pouvons ensuite réinjecter dans l'économie luxembourgeoise.
Et puis, il ne faut pas oublier que tous ces investissements diminuent les coûts que le changement climatique engendrera à l'avenir.
Virgule: Justement, les ventes de voitures électriques stagnent: fin 2025, seulement 12,7% des immatriculations du parc automobile étaient électriques, loin des 49% prévus pour 2030. L'objectif n'est‑il pas devenu irréaliste?
Serge Wilmes: Il est ambitieux, mais il ne faut surtout pas l'abandonner. Sinon, on enverrait un très mauvais signal. Notre rôle est d'accompagner les entreprises aussi bien que les ménages dans cette phase de transition. Avec l'introduction de nouvelles aides. Ainsi, pour rendre l'électromobilité accessible à tous, le gouvernement va notamment mettre en place un leasing social destiné aux ménages les plus vulnérables.
Virgule: En quoi consiste‑t‑il concrètement?
Serge Wilmes: C'est un mécanisme qui a déjà été testé en France (et a surperformé, NDLR). Il permettra aux ménages les plus vulnérables de faire le pas vers une voiture électrique, via un leasing personnel dont les mensualités seront très réduites. Ainsi, pour rendre l'électromobilité accessible à tous, l'État participera au financement, afin d'accélérer la transition écologique. Tout en étant socialement juste.
Virgule: À quelle échéance cela sera-t-il mis en place?
Serge Wilmes: Cela pourrait arriver cette année, puisque c'est une des mesures qui fait partie du Plan social pour le climat que nous remettrons à l'Europe dans les prochains mois. Nous menons, en ce moment, des échanges avec les partenaires et acteurs qui la mettront en oeuvre.
L'un des buts de ce gouvernement est de faire en sorte que l'économie durable devienne l'option la plus évidente, la plus simple et la moins chère pour la population! Ce nouveau mécanisme en est un exemple. À côté, nous introduirons aussi, en 2027, le préfinancement du subside offert pour les véhicules électriques, dans le cadre du régime d'aide "klimabonus mobiliteit". Via donc un principe du tiers payant. Le citoyen ne devra dès lors plus avancer le montant de la prime à laquelle il a droit. Comme nous venons d'ailleurs de le mettre en place déjà pour l'installation de panneaux photovoltaïques.
Virgule: Vous mentionnez un Plan social pour le climat. Qu'est-ce que c'est exactement?
Serge Wilmes: C'est une obligation européenne. Il s'agit d'un dispositif qui prévoit la mise en place de mesures permettant d'atténuer l'impact social dans le cadre de la transition écologique vers la neutralité carbone en 2050. Et cela, en particulier, pour les ménages et les micro-entreprises vulnérables. À l'image des deux mesures que j'ai citées.
Ce plan est directement lié à l'introduction d'un nouveau marché carbone européen, ETS 2. Ce dernier faisant suite à ETS 1, arrivé, lui, dès 2005. Il s'agit d'un mécanisme de marché mis en place pour réduire les émissions de CO2. On peut ainsi se souvenir qu'il a fixé des plafonds en matière de carbone aux acteurs de certains secteurs, tels l'industrie ou l'aérien, et obligé ces derniers à acheter des quotas de CO2 s'ils passent au-dessus de ces mêmes plafonds.
Certains secteurs n'étaient pas encore touchés, comme ceux du bâtiment ou du transport. Or, ils le seront avec ETS 2, qui entrera en vigueur en 2028. Ce qui aura notamment pour conséquence une augmentation des prix des carburants fossiles. Et pour éviter un choc social, chaque pays doit donc proposer un Plan social pour le climat qui explique comment il compte aider les ménages vulnérables. Chez nous, le but est d'orienter les citoyens vers l'électromobilité, de manière à ce qu'ils ne soient pas touchés par l'augmentation à la pompe, mais aussi à les encourager ainsi à sortir des énergies fossiles. Tout en protégeant les citoyens les plus exposés.
Virgule: A-t-on une idée de l'ampleur de la différence que le consommateur observera à la pompe?
Serge Wilmes: Le Luxembourg a anticipé cette hausse avec la "taxe CO2" introduite progressivement depuis 2022. Aujourd'hui, par exemple, cette taxe représente environ 11 à 12 centimes du prix d'un litre de diesel. Cela prépare le terrain et évitera donc un choc trop brutal en 2028, quand ce nouveau système européen entrera en vigueur.
Je note, cependant, que si certains pays ont anticipé, comme le Luxembourg donc, d'autres ne l'ont pas fait. Telle la Belgique, par exemple. Et il faudra voir si cela n'aura pas d'influence indirecte sur notre situation...
Une question reste aussi à trancher par ce gouvernement dans les prochaines semaines: celle de maintenir ou non notre taxe carbone jusqu'en 2030. Le fait qu'on l'ait mise en place nous laisse cette possibilité. Soit on passe dès 2028 à ETS 2, soit on peut attendre 2030.
Virgule: Le Luxembourg devrait connaître la croissance démographique la plus forte de l'Union européenne au 21e siècle. Comment concilier cette croissance explosive avec les objectifs climatiques? N'est-ce pas mission impossible?
Serge Wilmes: C'est un défi qui occupe le Luxembourg depuis quelque temps déjà... Mais il existe, à mon sens, une réponse: la densification intelligente.
Il s'agit de concentrer une part importante de la croissance démographique dans les grands pôles urbains - la capitale, les principales communes du Sud ou encore la Nordstad - tout en veillant à y développer du logement abordable. Le Luxembourg reste en effet très en deçà des densités observées ailleurs: Luxembourg‑Ville compte environ 2.500 à 2.600 habitants par kilomètre carré, contre près de 8.000 à Copenhague, par exemple, et plus de 21.000 à Paris, la ville la plus densément peuplée d'Europe.
Davantage de densité permet de rapprocher les lieux de vie, de travail et de services: cela signifie moins de mobilité motorisée, des transports publics plus efficaces et une ville plus accessible, à échelle humaine. En parallèle, le ministère soutient les communes à travers des programmes de végétalisation, d'adaptation au changement climatique et le Klimapakt, un partenariat destiné à les accompagner dans la mise en oeuvre de politiques locales en faveur du climat et de l'énergie.
Virgule: On entend parfois qu'en matière de transition énergétique, le Luxembourg distribue beaucoup de "carottes", mais très peu de "bâtons". Ou, dit autrement, trop d'aides, pas assez de contraintes. Est‑ce un modèle soutenable?
Serge Wilmes: Les régimes d'aide, les subsides et tout autre soutien financier sont des mesures en faveur d'une cohésion nationale. Et cette transition juste, dont je vous parle depuis quelques minutes, est une priorité. On ne peut pas exiger des ménages qu'ils changent de chaudière pour installer une pompe à chaleur, achètent une voiture électrique ou installent des panneaux photovoltaïques sans les accompagner financièrement. Il faut les encourager, les inciter à faire ce pas en avant. C'est essentiel.
Mais attention, en face, il existe des mécanismes contraignants. Comme la taxe carbone, par exemple, qui véhicule un message clair: si nous continuons à investir dans les énergies fossiles, nous allons payer plus cher. C'est un équilibre que nous cherchons...
Virgule: Mais y aura-t-il encore les moyens à l'avenir pour continuer à mener une telle politique de dépenses?
Serge Wilmes: Oui. Car ce que ce gouvernement met en place est une politique de croissance. Les investissements dans la transition écologique, dans la mobilité durable ou dans l'efficacité énergétique ne sont pas des charges perdues, comme je l'ai expliqué.
Ils relancent l'activité, créent de la valeur et génèrent de nouvelles recettes. En réduisant les impôts comme le fait le ministre des Finances (avec sa réforme fiscale, NDLR) ou en soutenant l'investissement, on redonne aussi du pouvoir d'achat, ce qui permet de réinjecter de l'argent dans l'économie.
L'objectif est que cette croissance devienne progressivement durable. C'est cette dynamique qui permettra de financer ces politiques sur le long terme. À cela s'ajoute un autre levier: la Place financière luxembourgeoise, que nous voulons renforcer comme pôle de finance durable. Je ne peux pas encore vous dévoiler les détails mais nous échangeons avec de nouveaux fonds d'investissement durables. Afin de faire en sorte que la Place financière luxembourgeoise soit la première Place financière mondiale en termes d'investissements durables!