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Marc Spautz va trancher sur le futur salaire social minimum
Interview avec Marc Spautz dans le PaperjamInterview : Paperjam (Marc Fassone)
Paperjam: Près de deux mois après avoir pris vos fonctions, vous avez rencontré les représentants des syndicats et du patronat. Quel bilan tirez-vous de ces rencontres?
Marc Spautz: Il était essentiel, avant toute chose, d'établir un état des lieux précis des dossiers en cours. Je suis satisfait de la qualité des échanges que nous avons eus. J'ai rencontré des interlocuteurs responsables, conscients des enjeux et prêts à discuter de manière constructive. Cela crée une base de travail solide. Je ne veux toutefois pas minimiser les défis. Le dialogue social reste exigeant, surtout dans un contexte économique incertain et face à des restructurations qui inquiètent légitimement les salariés. Mais je suis convaincu que c'est précisément dans ces moments-là que le dialogue doit fonctionner.
Paperjam: Comment se porte le dialogue social aujourd'hui?
Marc Spautz: Aujourd'hui, nous fonctionnons encore sur un modèle bipartite. Ce n'est pas durable. Les réunions prennent le double de temps. Je rencontre les uns, puis les autres, sans que les positions puissent être directement confrontées. Cela limite l'efficacité. Et surtout, il est très difficile d'ébaucher un compromis si toutes les parties ne connaissent pas les arguments et les lignes rouges des autres autour de la même table. Un compromis suppose de la transparence et un débat commun. Le modèle tripartite fait partie de notre ADN. Il a permis au Luxembourg de traverser des crises majeures avec stabilité et cohésion. Je suis convaincu que, sur les grands dossiers, nous devons revenir le plus rapidement à ce format. C'est dans l'intérêt des salariés, des entreprises et du pays, et je m'y emploie activement.
Paperjam: Qu'est-ce qui bloque?
Marc Spautz: II y a un climat de méfiance entre le gouvernement et les syndicats. Un climat de méfiance qui n'est pas uniquement dû à mon prédécesseur, Georges Mischo. Dans le contexte de grogne social de l'été dernier, ils ont mal vécu certaines déclarations tant de membres du gouvernement que du patronat. Et ils ont mal vécu la conclusion des trois rounds sociaux de l'été dernier. La situation semble se débloquer néanmoins. La réunion de ce vendredi 27 février en présence du Premier ministre avec les syndicats sur l'intelligence artificielle a débouché sur la mise en place d'un groupe de travail sur les conséquences de l'IA. Cela pourrait permettre de débloquer la situation sur d'autres dossiers. Pour avoir des résultats, les partenaires doivent revenir autour de la table.
Paperjam: Dans l'état actuel, le gouvernement a-t-il encore la volonté de mener à bien ses réformes?
Marc Spautz: Oui. Sur la base de l'accord de coalition, je prépare actuellement une liste prioritaire des projets à initier au plus tard au début de 2027 si nous voulons qu'ils puissent être votés avant les élections. Parmi ces dossiers importants, il y a la réforme du salaire social minimum. Sur la question des seuils européens — 60% de la médiane ou 50% du salaire moyen —, je pense à titre personnel que c'est le seuil de la médiane qui me semble le plus adéquat. Mais nous allons d'abord en parler en conseil de gouvernement et avec les partenaires sociaux. (Ndlr: si le gouvernement retenait la formule de calcul basée sur la salaire médian brut annuel, le salaire social minimum serait compris entre 2.906,30 euros et 3.163,30 euros mensuel. S'il privilégiait la formule basée sur le salaire moyen brut, le salaire social minimum atteindrait 3.375 euros par mois.) Nous allons également adapter le cadre légal de la préretraite afin d'éviter une situation similaire à celle que l'on a connue avec Liberty Steel où les salariés ont été exclus de ce dispositif. Des discussions sont également en cours sur le statut du travailleur handicapé. En ce qui concerne l'organisation du temps de travail, un dossier qui m'intéresse particulièrement, les positions de départ sont très éloignées et les compromis seront exigeants. Ceci dit, je constate aussi que beaucoup de choses peuvent être réglées via le recours aux conventions collectives. Par exemple, certaines banques permettent déjà de travailler 4jours par semaine. Il faut trouver des arrangements adaptés au niveau de chaque entreprise, qu'elle soit grande ou petite.
Paperjam: Le marché du travail peut-il créer les emplois nécessaires à l'équilibre du modèle social? L'IA dans ce contexte vous apparaît-elle comme un outil bénéfique ou bien comme un disrupteur qui va forcer à revoir le modèle? Comment s'y adapter?
Marc Spautz: Vendredi dernier, le gouvernement a annoncé la mise en place d'un 'KI Dësch' précisément pour aborder ces questions liées à l'intelligence artificielle. C'est un signal important: nous ne voulons pas subir cette évolution, nous voulons l'anticiper. À mes yeux, l'IA représente à la fois une opportunité et un défi. Une opportunité en matière de productivité, d'innovation et potentiellement de création de nouveaux emplois. Mais aussi un défi majeur en termes de transformation des métiers et des compétences. Certains profils évolueront profondément, d'autres disparaîtront et de nouveaux apparaîtront. C'est ici que les notions d'upskiling et de reskilling prennent tout leur sens. Nous devons investir massivement dans la formation continue, renforcer la collaboration entre entreprises, Adem et acteurs de la formation, et accompagner les salariés dans ces transitions.
Paperjam: On assiste à une hausse des annonces de plans sociaux (Amazon) ou de réévaluation des besoins en personnel (ArcelorMittal). Que peut faire le gouvernement face à cela et quelles actions avez vous entreprises auprès de ces grandes sociétés?
Marc Spautz: D'abord, il faut être clair: l'objectif est d'agir en amont pour éviter d'arriver à des situations de pertes d'emplois massives. Une fois qu'un plan social est enclenché, les marges de manoeuvre sont déjà plus limitées. C'est précisément pour cela qu'une révision de la législation en matière de maintien dans l'emploi est prévue. Nous devons renforcer les instruments de prévention, améliorer les mécanismes d'alerte précoce et accompagner plus rapidement les entreprises confrontées à des difficultés structurelles ou conjoncturelles. Face à des annonces comme celles d'Amazon ou aux réévaluations stratégiques chez ArcelorMittal, le gouvernement ne reste évidemment pas passif. Le ministre de l'Économie, Lex Delles, et moi-même restons en contact étroit avec les entreprises concernées. Il s'agit d'anticiper les évolutions et de protéger autant que possible l'emploi au Luxembourg. Mais il faut aussi être lucide: nous évoluons dans une économie ouverte, avec des décisions qui se prennent parfois à l'échelle internationale. Notre rôle est donc de défendre les intérêts des salariés ici, et de maintenir un environnement économique attractif et stable.
Paperjam: Le Luxembourg dépend des frontaliers. Est-il toujours attrayant pour cette population et comment renforcer son attractivité?
Marc Spautz: Il est vrai que, pour l'Allemagne et la Belgique, le nombre de frontaliers stagne ou recule. Cela ne m'étonne pas totalement. Qui a envie de passer deux ou trois heures par jour dans sa voiture ou dans les transports? À un moment donné, la qualité de vie pèse dans la balance. Cela m'inquiète. Pour éviter qu'ils ne se détournent du Luxembourg, nous devons activer tous les leviers qui renforcent notre attractivité. Cela implique d'investir dans la mobilité, mais aussi de garantir une véritable conciliation entre vie professionnelle et vie privée. Des salaires compétitifs et une organisation du temps de travail claire et prévisible font également partie de l'équation. Concernant le télétravail, la directive européenne permet d'aller jusqu'à 49%, mais nous en sommes encore loin et cela nécessite des discussions avec nos trois pays voisins.
Paperjam: Un autre dossier sensible concernant les frontaliers est celui de l'indemnisation du chômage. Comment évolue ce dossier traité au niveau européen?
Marc Spautz: Actuellement, le règlement européen en vigueur prévoit que le Luxembourg prenne en charge les indemnités des chômeurs non résidents pour trois mois. Des discussions sont en cours pour porter cette période à 6 mois. Mais le problème reste pour nous le contrôle. Ce point sera discuté le lundi 9 mars lors de la réunion de 27 ministres du Travail de I'UE. Les Allemands ont le même problème avec les frontaliers polonais, belges ou néerlandais. Je discute également de ce dossier avec l'ambassadeur de France."