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"Tant que le dialogue se poursuit, rien n'est arrêté"
Interview avec Marc Spautz dans Le QuotidienInterview: Le Quotidien (David Marques)
Le Quotidien: La fête du 1er-Mai aura lieu dans un contexte social et économique tendu. Au vu de cette situation, le Premier ministre a fini par convoquer, pour début juin, une tripartite nationale. En tant que ministre du Travail, vous allez jouer un rôle crucial dans les tractations à venir. Comment abordez-vous ce rendez-vous?
Marc Spautz: En tant que fervent défenseur du dialogue social et engagé de longue date en faveur du modèle luxembourgeois, j'attends avant tout de la tripartite un échange clair et structuré entre les partenaires sociaux et le gouvernement. Il s'agit de trouver des solutions communes, qui apportent à la fois sécurité et perspectives aux salariés comme aux entreprises. Dans la situation difficile actuelle, marquée par un contexte international incertain, il est essentiel à mes yeux que nous parvenions à des résultats concrets pour le pays et ses habitants — en termes de pouvoir d'achat et de compétitivité des entreprises. Et cela ne peut se faire que dans le cadre d'un dialogue solide et respectueux.
Le Quotidien: Ce dialogue social est pourtant fortement abîmé depuis deux ans. Vous n'êtes également pas parvenu à ramener les syndicats et le patronat autour d'une même table. Existe-t-il dans votre camp des regrets, sur le fond et sur la forme?
Marc Spautz: Lorsque le Premier ministre m'a confié le ministère du Travail en décembre, je pensais pouvoir relancer, dans mes cent premiers jours, le dialogue en format tripartite, notamment dans le cadre du Comité permanent du travail et de l'emploi (CPTE). Mi-mars, nous nous sommes accordés sur un agenda de travail. Discuter à deux prend plus de temps et rend les choses plus compliquées, d'où mon intention de revenir à trois autour d'une même table. Mais j'ai peut-être sous-estimé la profondeur du fossé qui s'est creusé courant 2025 entre les syndicats et le gouvernement, ce qui peut expliquer l'échec, même si la situation reste paradoxale. Syndicats et patronat ont ainsi accepté de discuter en format tripartite sur l'intelligence artificielle sur invitation du Premier ministre. Le dialogue social continue par ailleurs de fonctionner au niveau de la gestion de la Sécurité sociale et de la négociation de conventions collectives dans les entreprises. Il semble donc qu'il existe un blocage spécifique autour des thématiques relevant du ministère du Travail. Cela me peine, mais je n'ose pas croire que ce soit lié à ma personne.
Le Quotidien: La discussion sur l'augmentation du salaire minimum s'est soldée par un nouveau clash. Les syndicats vous reprochent le fait que la décision d'un simple ajustement était déjà prise au moment de la dernière réunion bipartite. N'y avait-il plus de marge de manoeuvre pour une négociation?
Marc Spautz: Au moment où je me suis mis autour d'une table avec les syndicats, rien n'était encore gravé dans le marbre. Ce sont eux qui ont quitté la table, estimant ne pas pouvoir cautionner la direction que le gouvernement entendait prendre. Il est vrai que les options à notre disposition avaient été discutées en amont, notamment au sein des fractions du CSV et du DP. Les révélations de vos confrères du Land, qui ont bien fait leur travail, ont rendu la tâche encore plus compliquée. Cela a contribué à accélérer la prise de décision. Je comprends les critiques concernant la communication, mais, au vu de la situation, nous avons voulu mettre fin aux spéculations et clarifier la position du gouvernement avant les vacances de Pâques.
Le Quotidien: Mais était-il encore envisageable d'aller au-delà de l'ajustement bisannuel de 3,8% au 1er janvier 2027 et de la tranche indiciaire de 2,5%, attendue pour juin?
Marc Spautz: La tranche indiciaire n'a jamais été remise en question. Quant aux 3,8%, j'étais confronté à un camp patronal opposé à toute augmentation du salaire minimum. Les patrons estimaient qu'une telle hausse nuirait au pays dans le contexte actuel. Depuis les premiers échanges, tant avec les syndicats qu'avec le patronat, la donne avait toutefois évolué avec le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient. En janvier, il n'était pas encore possible de savoir quelles seraient les répercussions d'un tel conflit sur l'économie luxembourgeoise. Les perspectives restent toujours très volatiles. Cette nouvelle situation géopolitique nous force donc à tenir encore davantage compte de la conjoncture économique.
Le Quotidien: Votre relation avec les syndicats semble pour le moins abîmée. Qu'en est-il avec le patronat?
Marc Spautz: Le patronat n' est pas non plus satisfait des décisions prises en matière de salaire minimum. Il faut néanmoins différencier entre les secteurs. La hausse décidée aura davantage de répercussions sur la grille salariale des uns que sur celle des autres. Les plus grandes entreprises sont moins concernées que les plus petites, et plus particulièrement celles actives dans l'Horeca, le commerce et l'artisanat. Dans la situation économique actuelle, il faut s'assurer de ne pas les étrangler. D'un autre côté, il nous faut rester suffisamment attractif pour attirer de nouvelles entreprises. C'est seulement avec l'implantation de nouvelles entreprises qu'on pourra créer de nouveaux emplois et, ainsi, une croissance économique nécessaire pour conserver tous les acquis sociaux.
Le Quotidien: Le gouvernement s'est engagé à prendre en charge 1,5 point des 3,8% de revalorisation du salaire minimum à la charge des employeurs. À quoi ressemblera cette compensation?
Marc Spautz: Le principe est arrêté. Les négociations entre les ministères de l'Économie, de la Sécurité sociale et des Finances, afin de mettre en oeuvre cette compensation sur le terrain, sont en cours. L'idée est de faire profiter de cette mesure les entreprises qui en ont réellement besoin. Le secteur des bas salaires est principalement constitué de l'Horeca, du commerce et, en partie, de l'artisanat. L'objectif est de ne pas fragiliser davantage les entreprises concernées et d'éviter ainsi des fermetures et faillites supplémentaires, qui auraient également un impact négatif sur l'emploi.
Le Quotidien: Le chômage se trouve justement à un niveau très élevé avec près de 20.500 demandeurs d'emploi et un taux de chômage qui se situe à 6,3%. Faut-il dès lors conclure que l'emploi n'est pas à la fête à l'approche de la fête du Travail?
Marc Spautz: On est confronté pour le moment à un niveau de chômage auquel on n'est pas habitué au Luxembourg. La situation se stabilise, mais on est encore loin de pouvoir inverser la tendance. Il nous faut en analyser les raisons. On sait notamment que l'industrie allemande a le rhume, ce qui signifie que l'économie luxembourgeoise risque la pneumonie. Hors place financière, notre économie compte en effet de nombreux fournisseurs industriels. Autre problème: le secteur de la construction n'a toujours pas retrouvé son niveau d'antan. Le gouvernement a pris des mesures, mais elles ne produisent pas encore pleinement les effets escomptés. Le risque est que l'artisanat subisse, lui aussi, le ralentissement du secteur. Si nous ne parvenons pas à maîtriser la question du logement et à relancer la construction, il sera difficile d'enclencher un véritable rebond.
Le Quotidien: Ces dernières décennies, le marché du travail et la société ont fortement évolué. En ces temps modernes, quelle est, selon vous, encore l'importance du 1er-Mai?
Marc Spautz: Le 1er-Mai conserve, à mes yeux, toute sa valeur. Né dans les années 1890 de la lutte pour les droits des travailleurs, il reste aujourd'hui un repère essentiel. Certes, l'ampleur des manifestations tend à diminuer, au Luxembourg comme ailleurs, et le contexte économique a évolué avec le poids croissant de la finance et des services. Mais cela ne doit pas faire oublier ce que cette journée symbolise. Le 1er-Mai doit être préservé pour rappeler les acquis sociaux et l'engagement de celles et ceux qui se sont battus pour les droits des salariés.
Le Quotidien: Comptez-vous vous rendre aux manifestations des syndicats OGBL et LCGB?
Marc Spautz: Je serai présent dans la matinée à la manifestation du LCGB, là où ma carrière de syndicaliste a commencé. Ensuite, je me rendrai à celle de l'OGBL. Je sais qu'en raison du conflit autour du salaire minimum, le climat sera tendu et l'accueil peu chaleureux. Mais il va de soi que je sois présent à ces deux rendez-vous, en tant qu'ancien syndicaliste, mais surtout en tant que ministre du Travail.
Le Quotidien: Dans quelle mesure, le 1er-Mai pourrait contribuer à relancer le dialogue? Avez-vous bon espoir de pouvoir convaincre syndicats et patronat de se remettre autour d'une table, hors tripartite nationale?
Marc Spautz: Les syndicats affirment que deux années ont été perdues pour faire avancer les droits des travailleurs. Or progresser plus rapidement n'est possible que si tout le monde se met autour de la même table. Un document de travail relatif au travail de plateforme a été soumis aux partenaires sociaux. J'espère pouvoir encore aborder, avant l'été, l'organisation du temps de travail, qui fera également l'objet d'un débat à la Chambre. Il est probable que syndicats et patronat ne se retrouvent pas pleinement dans ces textes, d'où la nécessité d'en discuter à trois. La mise sur la table de ces projets pourrait favoriser la reprise d'un échange constructif. Tant que le dialogue se poursuit, rien n'est arrêté. Cela ne signifie pas que nous parviendrons à un accord sur tous les points, mais il est indispensable d'en débattre. En fin de compte, nous devons avancer: le statu quo serait contreproductif.